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"Sangatte. Plus on parle de Réfugiés, moins on parle d’Hommes"

Henri Courau
Henri Courau est chercheur associé à l’IRD (EHESS / IRD - UMR 102 : intervention publique, espaces, sociétés.). Il travaille sur les Camps, les réfugiés, l’asile, et l’assistance humanitaire. Sa thèse de doctorat est issue d’un terrain d’une année en tant que salarié Croix rouge à (...)

citation

Henri Courau, "Sangatte. Plus on parle de Réfugiés, moins on parle d’Hommes ", REVUE Asylon(s), N°2, octobre 2007, Terrains d’ASILES, url de référence: http://www.reseau-terra.eu/article665.html

à propos

Plus on parle de Réfugiés, moins on parle d’Hommes [2]

résumé

Parmi les objectifs affichés des politiques de l’Union européenne, figurent la lutte contre l’immigration clandestine et la maîtrise des flux de réfugiés. Ces réfugiés, autrefois victimes nécessitant un secours, deviennent dans le discours politique actuel de potentielles menaces à la sécurité. Dans la poursuite de ces buts de « maîtrise » et de « lutte », l’Union en vient à multiplier à l’intérieur de ses frontières et chez ses voisins des dispositifs de regroupement d’étrangers. Une fois regroupés dans ce que l’on pourrait appeler la forme-camp , ces étrangers représentent pour les Etats une population flottante, décadrée d’un ordre normal et qui met en torsion un ensemble de normes et de droits. Si les questions relationnelles demeurent le centre de l’intérêt porté aux formes de socialité ; dans le cas de la forme-camp telle que représentée par Sangatte, ces questions relationelles ont pour constitution préalable la déclinaison de l’altérité jusqu’à l’interrogation de l’humanité. Plus précisément, se pose la question d’une gestion mécanique dans les relations aux hommes telles qu’elles se déroulent au sein des camps recevant des réfugiés.

Mots clefs

"Félix Guattari imaginait une ville où chacun pouvait quitter son appartement, sa rue, son quartier, grâce à sa carte électronique (dividuelle) qui faisait lever telle ou telle barrière ; mais aussi bien la carte pouvait être recrachée tel jour, ou entre telles heures ; ce qui compte n’est pas la barrière, mais l’ordinateur qui repère la position de chacun, licite ou illicite, et opère une modulation universelle."

Gilles Deleuze [1]

Parmi les objectifs clairement affichés des politiques de l’Union européenne, figurent en bonne place la lutte contre l’immigration clandestine et la maîtrise des flux de réfugiés. Ces réfugiés, autrefois victimes nécessitant un secours, deviennent dans le discours politique actuel de potentielles menaces à la sécurité. Dans la poursuite de ces buts de « maîtrise » et de « lutte », l’Union en vient à multiplier à l’intérieur de ses frontières et chez ses voisins des dispositifs de regroupement d’étrangers [2].

Si Sangatte n’existe plus et s’il n’existera plus de Sangatte, le dispositif juridico-humanitaire mis en place à l’époque pour faire face à une situation exceptionnelle sert dorénavant de référence pour décrire ces lieux de regroupement. Le principal effet de l’ampleur qu’a connu Sangatte est que le nom même est devenu éponyme de ce type de lieux [3]. Depuis sa fermeture en 2002, les projets d’installation d’établissements recevant une telle population résonnent dans la presse par ces titres : « un deuxième Sangatte », « un nouveau Sangatte ». La même construction sémantique s’exerce pour qualifier les camps naissants aux frontières de l’Europe, un chapelet de « mini Sangatte ». Sangatte apparaît donc comme une sorte de version bêta, similaire par sa forme et les populations qu’il a reçu, à tout un nouveau panel d’espaces réservés aux étrangers non admis sur un territoire.

Une fois regroupés dans ce que l’on pourrait appeler la forme-camp [4], ces étrangers représentent pour les Etats une population flottante, décadrée d’un ordre normal et qui met en torsion un ensemble de normes et de droits. Si les questions relationnelles demeurent le centre de l’intérêt porté aux formes de socialité ; dans le cas de la forme-camp telle que représentée par Sangatte, ces questions relationelles ont pour constitution préalable la déclinaison de l’altérité jusqu’à l’interrogation de l’humanité. Plus précisément, se pose la question d’une gestion mécanique dans les relations aux hommes telles qu’elles se déroulent au sein des camps recevant des réfugiés.



Entrer en clandestinité

Nesar est un Afghan tadjik de 22 ans, il commence des études de médecine à Kaboul en 1999. Son père est un ancien dignitaire du gouvernement communiste de Nadjibullah. Deux oncles et un cousin de Nesar viennent d’être tués par les talibans. Le père de Nesar vend tout ce qu’il possède, mais n’atteint pas la somme demandée par les passeurs. Qu’importe, en 2000 la famille prend la décision de fuir. En traversant un fleuve vers le Tadjikistan, Nesar se retrouve séparé du reste de sa famille. Il parvient à mettre le passeur en contact avec un de ses cousins résidant en Europe. Nesar assure le passeur de payer intégralement la somme nécessaire au voyage. Il rejoint l’Angleterre où il trouve un travail et un logement mais sa demande d’asile est rejetée. Il est réacheminé vers la France. Je le rencontre à Sangatte alors qu’il tente à nouveau de se rendre outre Manche.

Samal vient d’un petit village du Kurdistan irakien où il enseignait les mathématiques. Son salaire ne lui permet pas de faire vivre sa famille comme il le désire. Pendant plusieurs années, il se constitue un pactole en se louant comme taxi en dehors de ses heures de cours. Le départ s’organise en détail. Il prévoit de rejoindre l’Europe seul et de faire venir sa famille dès qu’il sera dignement installé.

En ce qui concerne Ahmed, la décision de son départ est prise par la famille entière. Ahmed est nommé, missionné pour se rendre en Europe. Il lui incombe la tâche de participer depuis ce lointain géographique à la survie financière de la famille restée au Kurdistan. La famille consent de gros sacrifices financiers pour organiser son voyage. Celui-ci supporte ainsi une charge honorifique forte et surtout l’obligation de réussir ce pour quoi il vient d’être mandaté. Un échec aurait pour lui et sa famille des répercutions psychologiques et sociales très importantes et ineffaçables. Pour Ahmed, il est désormais impossible de ne pas arriver à destination ou de revenir les mains vides. La somme nécessaire au voyage est collectée parmi sa famille et ses amis proches ou déjà installés à l’étranger. Une fois le voyage accompli, Ahmed se fera for de rembourser ses dettes, même si ses débiteurs ne le demandent pas.

Mohamed, lui, quitte le Nord de l’Irak dans l’urgence. Ce jeune médecin arabe est originaire d’Arbil où il exerce son métier dans un hôpital public. A partir de l’obtention de son diplôme, les membres du parti Baas au pouvoir le pressent afin qu’il s’inscrive au parti et participe aux réunions. Il s’y oppose. Son salaire dégringole à deux dollars par mois et il reçoit de sérieuses menaces. Il continue cependant à refuser de s’engager. Un après-midi, un collègue le prévient de l’arrivée imminente de policiers qui le recherchent activement. Pour Mohamed, la décision du départ est immédiate. Il se cache deux jours chez un ami, le temps de trouver un passeur et fuit. Son voyage jusqu’à Sangatte dure deux ans.

Quel qu’en soit le dessein, l’obstacle premier de toute tentative migratoire s’établit dans la question administrative autorisant la circulation. Celle-ci peut être traitée en amont, si elle relève d’accords entre États autorisant une libre circulation perpétuelle ou temporaire à leurs ressortissants. Elle reste plus généralement un phénomène de cas par cas, s’organisant autour de l’identification de critères énonçant raisons et viabilités des séjours. Finalement, le problème de la circulation migratoire est concomitant du problème du séjour et, plus généralement –alors qu’elle tendrait à être éludée-, de l’installation. Il faut en effet considérer simultanément ces deux pans du phénomène migratoire. La circulation ne devient réellement problématique que dans le fait qu’elle a pour but ultime un arrêt, aussi provisoire soit-il. La raison migratoire contenue dans la volonté de s’arrêter ailleurs ne recouvre pas, de fait, la critériologie proposée par le droit de séjour.



Les maux de passe

Cette absence engendre des systèmes parallèles d’organisation des migrations, prenant en charge passage et installation, ou simplement le seul pan de la circulation, délaissant ainsi les modalités de séjours à d’autres systèmes parfois connexes, parfois totalement indépendants. Il convient de distinguer à l’intérieur de ces systèmes parallèles, les organisations intégrales, des organisations partielles de migration. C’est-à-dire qu’il faut dissocier les réseaux de passeurs des relais de passages, ceux-ci ne trouvant leur corrélation qu’à travers le parcours des « passés ». Le fonctionnement du système illégal de la migration se calque, en quelque sorte, sur la structure légale de l’agence de voyage : « vol sec » ou « prise en charge complète ». Mais l’association ne peut être poussée plus loin, l’illégalité du système causant des douleurs ne relevant pas du voyage loisir.

Pour ces étonnants voyageurs entrés en clandestinité, l’étape à Sangatte représente un point de rencontre d’une multitude de routes et de réseaux. Chaque ramification réticulaire s’installe et construit sa place, bien que la concurrence soit forte entre les différentes nationalités. Un marché de l’offre et de la demande s’établit autour des points de passages pendant que des marchés connexes étayent ces réseaux et que les passeurs ajustent les modalités du passage aux possibilités du terrain.

Les résidents de Sangatte ajustent, quand à eux, leur désir dans la mise en acte du passage. Cet ajustement s’effectue en fonction d’une économie des finalités, des moyens et des coûts, sans cesse réévaluée dans la conjoncture ou l’instant, et au cœur de laquelle se situe une économie interne de la souffrance et de la résistance des corps. Cette dernière, de loin la plus difficile à appréhender pour l’ethnologue, n’en reste pas moins l’élément clef d’une compréhension des effets des biopolitiques dans la mise en jeu biologique de soi. Au timing des mots d’ordre des passeurs intimant à l’action lors des traversées, s’ajoutent les maux de passe, sorte de maux du corps rassemblant ces blessures qui marquent les tentatives de passages fructueuses ou malchanceuses, si elles ne sont pas fatales [5]. Si ces marques deviennent vite de l’histoire ancienne après une traversée réussie, que reste t-il de l’inscription de l’échec dans la chair ? Ce ne sont pas des maux biologiques qui conduisent les hommes à fuir. En s’invitant au fur et à mesure des avancées, ils accompagnent l’intégralité du voyage. Voilà peut-être le point où il nous faut saisir leur acceptation.

Premièrement, ils sont transcendés par l’objectif anthropologique de la migration. Il faut comprendre ici le terme d’anthropologie en son sens le plus profond, dans ce qui rend compte, non d’une ontologie, mais de la socialité, de la relation nécessaire à la vie de l’Homme. Qu’est-ce que la migration sinon l’extension dans l’espace d’une vie qui n’est pas survie, d’une vie qui cherche des inscriptions sociales acceptables et qui s’avèrent ici vitales ? Ne comparons pas ces migrants à des aventuriers ou à des Robinsons, ils ne réinventent pas une société à partir de rien, mais cherchent tant bien que mal une place dans ce qui existe.

Le second point de l’acceptabilité de cette mise en péril du corps peut s’appréhender par la succession des blessures elles-mêmes. Un bras cassé, en essayant de monter dans un train en marche, vaut mieux que la gale. Ainsi les maux ne s’accumulent pas ; les maux se remplacent, même si ils coexistent dans le corps. Encore une fois, la douleur de la cassure du bras transcende un instant les démangeaisons de la gale. La temporalité sert ici de balancier. Une fois la blessure guérie, la gale reprend le dessus, appelant à prendre de nouveau le risque du passage. De tels maux s’associent à des espaces plus qu’à des chronologies et c’est en fonction de ces espaces qu’ils seront plus ou moins supportables.

En dernier ressort, ils peuvent servir d’indices sociaux d’évaluation pour l’ethnologue. Evaluation de la détermination des résidents, de leur confiance en eux et en leur projet, ou de l’insupportable de la situation provoquant le découragement ou l’énergie du dernier espoir qui se concrétise dans le passage.

“We are refugees, we don’t want to be hear (sic) any more »  [6]

Malgré l’agitation qui voudrait que l’on se croie vivre dans un monde véritablement global, l’utilisation d’une terminologie spécifique à l’évocation de ces individus est symptomatique de la place qui leur reste dans le monde. La référence se trouve du côté de la misère, de la victimisation. En premier lieu, les médias et les institutions administratives renvoient une image liminaire des réfugiés, image déjuridicisée et standardisée tel que l’on ne peut imaginer qu’ils partagent le même présent que nous autres [7]. On compte d’abord l’horreur due à une guerre, à un pays dévasté, puis la pauvreté résultante de la crise et enfin l’épreuve de la fuite. Au delà, ces réfugiés se réduisent au sens le plus basique de l’humanité, ils se transforment en une « masse » évoluant, comme le décrit Lisa Malkki, « en dehors de l’ordre national des choses » [8] et dont l’expérience n’est ni compréhensible, ni appréhendable. Ce phénomène peut être qualifié d’altérisation, au sens où il produit de l’altérité tout en soustrayant de celle-ci un élément d’identification produisant ainsi l’altération.

Pour supporter (à comprendre comme soutenir autant que tolérer) ces réfugiés, le système de l’aide humanitaire déploie ses procédures et ses pratiques. En soi, le terme d’humanitaire est porteur de valeurs hautement positives et s’emploie comme adjectif afin d’adoucir des termes qui le sont moins comme ceux d’intervention, de force, de déploiement, etc. L’assistance humanitaire telle que construite à Sangatte a enclenché un processus de victimisation des clandestins de la région de Calais, d’humanitarisation de leur cause [9] et de dépolitisation de leur prise en charge [10]. L’intervention de l’appareil humanitaire stigmatise les réfugiés en tant que tels en attribuant par son intervention ce « label de réfugié » tel que le définit Roger Zetter [11].

L’institution humanitaire, soit la Croix-Rouge à Sangatte, attend que son bénéficiaire se conduise selon le cadre définit par son expérience, l’idéal typique du bénéficiaire : récipiendaire mutique et victime reconnaissante. A Sangatte, je demande à un employé de la Croix-Rouge comment il compte organiser une distribution de vêtements : « Faut aller vite pour ne pas qu’ils aient le temps de se plaindre… Ils prennent ce qu’on leur donne et s’ils ne sont pas contents ils n’ont qu’à aller voir ailleurs ».

L’assistance humanitaire, dans le sauvetage des corps qu’elle met en place, évacue les aspects politiques qui ont créés la situation de crise et ceux qui pourraient la résoudre. Mariella Pandolfi et Marc Abélès analysent de façon similaire les effets des interventions humanitaires : « Dans l’humanitaire, on construit un appareil qui tout à la fois « fait vivre », assure la reproduction biologique des individus, mais détruit toute possibilité d’égalité » [12].

Sangatte, la fabrique de l’ennui

Le déroulement de la vie à Sangatte passe par une cristallisation de l’emploi du temps et de l’espace caractérisée par la précision des horaires et des possibilités d’accès aux espaces. Une telle uniformisation tend à une certaine normalisation des comportements visant à prévenir les défauts d’organisation. Ces comportements se trouvent enchâssés dans un emploi du temps régulier ponctué des repas, du temps de sommeil, de l’attente dans les files, des distributions et des tentatives de passage vers l’Angleterre. A Sangatte, comme dans d’autres camps ou lieux de regroupement, les résidents n’ont pas le droit d’exercer une activité rémunérée, ailleurs, les réfugiés n’ont pas le droit de faire fructifier la terre qu’ils occupent. La circulation induite du camp dessine donc une boucle. Le passage dans le camp figure le temps nécessaire au rétablissement d’une situation de guerre, aux réparations dues à une catastrophe naturelle, bref, au retour dans une normalité. Dans les camps d’Albanie en 1999, les réfugiés kosovars attendaient la fin de la guerre pour retourner chez eux. Ailleurs, ils attendent un relogement, la réponse à une demande d’asile. Le camp humanitaire fait figure d’espace interstitiel de l’attente entre « être là » et vouloir « être ailleurs » où s’immisce la non activité caractérisée par la faculté de s’ennuyer. L’attente qui s’écoule à Sangatte impose l’ennui et la conscience de l’ennui pour tous les candidats au départ. Entre deux tentatives de passage, les résidents se trouvent dans « l’incapacité de faire », mais aussi dans l’obligation de « faire avec ». Il s’agit de tuer le temps pour ne pas mourir d’ennui, alors ils jouent aux cartes, au football, chantent, dansent, discutent, tancent les employés de la Croix-Rouge. Cet attentisme est d’ailleurs entretenu par la Croix-Rouge elle-même afin d’éviter des transgressions liées à l’assistance renforcées par le caractère collectif de Sangatte. Afin d’occuper les résidents, la Croix-Rouge laisse les postes de télévisions branchés toute la journée, prête des ballons, réduit le temps entre la fin d’un repas et le début du suivant.

Or, l’ennui n’est pas seulement un état intérieur de l’individu à un moment donné. Il est parti intégrante de l’épreuve du réel et imprègne toutes les pratiques sociales, la sanction que doit connaître l’expérience de l’homo faber. Mais il s’agit pour les réfugiés de Sangatte de ne pas rester les « sans parts » [13] du système qui tend à les enchâsser dans la structure du camp et de reprendre leur place sur la scène. Ils restent clandestins mais utilisent cette représentation par un usage du faire comme les non-clandestins.

Reprise de parole

Les stratégies d’initiative et de prise de parole sont des expressions politiques qui émergent naturellement de ces lieux improbables que sont les camps humanitaires. Pour les résidents de ces camps, il s’agit de cesser d’être qualifiés de victime par les institutions humanitaires et d’être considéré comme porteurs d’une parole quand bien même le système du camp humanitaire tend à la paralyser. Dans cette dynamique, « Ils font ce qui était impensable (…) : ils instituent un autre ordre, un autre partage du sensible en se constituant (…) comme des êtres parlants partageant les mêmes propriétés que ceux qui les leur nient » ; « ils se découvrent, sur le mode de la transgression, comme des êtres parlants, doués d’une parole qui n’exprime pas seulement le besoin, la souffrance et la fureur mais manifeste l’intelligence ». [14]Jacques Rancière évoque ici la transgression des Plébéins par rapport aux règles de domination dans lesquelles ces êtres, sans noms, non écoutés, non écoutables, évoluent. La prise de parole des résidents de Sangatte les inscrit dans ce dont le camp essaye de les éloigner : l’activité politique et nous en retiendrons la définition qu’en propose Jacques Rancière : « L’activité politique est celle qui déplace un corps du lieu qui lui était assigné ou change la destination d’un lieu ; elle fait voir ce qui n’avait pas lieu d’être vu, fait entendre comme discours ce qui n’était entendu que comme bruit ». « Spectaculaire ou non, l’activité politique est toujours un mode de manifestation qui défait les partages sensibles de l’ordre policier par la mise en acte d’une présupposition qui lui est par principe hétérogène, celle d’une part des sans-part, laquelle manifeste elle-même, en dernière instance, la pure contingence de l’ordre, l’égalité de n’importe quel être parlant avec n’importe quel autre être parlant » [15].

Nous pouvons maintenant revenir sur le lapsus précédemment utilisé : « We don’t want to be hear any more  » et qui concentre en lui la problématique abordée, à savoir la distribution de la hiérarchie et l’égalité au sein des relations entre statuts différents. Si, bien sûr, il ne fallait pas lire hear (« We don’t want to be hear anymore ») mais here (« We don’t want to be here anymore »), renvoyant à la revendication récurrente des résidents mais surtout à leurs tentatives réelles, pourquoi ne pas voir dans ce refus d’être entendu le symbole de l’expression du politique au sein des résidents ? Ce refus d’être entendu ne représente-t-il pas le constat d’une entente impossible ? Les résidents jugent dans leur droit humain celui de pouvoir s’installer où ils pensent pouvoir satisfaire aux besoins de leur vie, ce qui ne semble pas aller de soi pour les autorités en charge de distribuer et de contrôler les droits.

Enfin, il me semble qu’ « ici » (here), ne signifie pas seulement « en France » ou « à Sangatte » mais dans un hors-lieu où tend à se produire une situation d’effacement. La forme – camp, dans sa mise en abyme de l’étranger, est un des outils de cet effacement. Peut-être est-ce une des raisons pour laquelle aucun des résidents de Sangatte ne possède de papiers car les garder, et les afficher, implique de devenir celui qui a « fuit » son pays et d’entrer de facto dans un système d’inscription spécifique. Ce droit absolu et humain de l’installation, décliné par les administrations étatiques, reste donc à acquérir. Il se dispute dans les plis de l’usage d’un langage commun et de la revendication d’une parole égale.

Le devenir de l’Autre reste une forme de connaissance ambiguë pour l’anthropologue, d’autant plus lorsque l’Autre est appelé réfugié, exilé, sans papiers etc., et que son expérience nous semble tant étrangère. On pourrait croire seulement que ces personnes vivent enchâssées dans un statut juridique froid.

Dans la brèche ouverte par l’exil, s’entrelacent la déchirure et le salut, la perte et la rencontre. Et, dans ce que le chercheur parvient à décrire comme processus sociaux, il reste ce qui rend ces "résidents" encore plus proches, la dignité des différences.

NOTES

[1] Cet article est déjà paru dans Le Croquant, 2006, n° 51/52 : « En quête d’asile », pp. 99-106.

[2] Cet article est déjà paru dans Le Croquant, 2006, n° 51/52 : « En quête d’asile », pp. 99-106.

[1] Gilles DELEUZE, 1990, Pourparlers, Paris, Les éditions de minuit, p. 246.

[2] Cf. à ce sujet : Marie-Claire CALOZ-TSCHOPP, 2004, Les étrangers aux frontières de l’Europe et le spectre des camps, Paris, La Dispute & Etienne BALIBAR, 2001, Nous, citoyens d’Europe ? Les frontières, l’Etat, le peuple, Paris, La Découverte.

[3] Le mot de Sangatte est aussi utilisé dans des contextes bien différents mais faisant référence à l’aspect spartiate ou au contexte d’urgence de l’établissement d’un lieu de regroupement. Par exemple, la base de repli mise en place par l’armée française pour les ressortissants français en Côte d’Ivoire ou encore la base militaire de transit des soldats français en route pour l’Afghanistan à Duchambé.

[4] A propos de ce concept de « forme-camp », Cf. Henri COURAU, « La porte sur le sable. Ethnologie du camp de Sangatte : de l’exception à la régulation », thèse de doctorat, Paris, EHESS, 2005.

[5] Environ 50 personnes sont mortes en tentant la traversée illégale au départ de Calais depuis la fermeture de Sangatte fin 2002.

[6] Inscrit sur une banderole lors d’une manifestation des résidents de Sangatte dans les rues de Calais en 2002.

[7] Sur des réflexions approfondies sur ces questions voir Giorgio AGAMBEN, 1997, Homo Sacer I. Le pouvoir souverain et la vie nue. Paris, Seuil & Hannah ARENDT, 1983 (1961), La condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Lévy.

[8] 1995, Purity and exile : violence, memory and national cosmology among Hutu refugees in Tanzania. Chicago, Chicago University Press.

[9] Barbara HARRELL-BOND, 1986, Imposing aid : emergency assistance to refugees, Oxford, Oxford University Press.

[10] Gaïm KIBREAB, 1993, "The myth of dependency among camp refugees in Somalia 1979 – 1989", Journal of Refugee Studies, vol. 6, n° 4, pp. 321 – 350.

[11] Roger ZETTER, 1991, "Labelling refugees : forming and transforming a bureaucratic identity", Journal of Refugee Studies, vol. 4, n° 1, pp. 38 – 62.

[12] Mariella PANDOLFI & Marc ABELES, 2002, "Politiques jeux d’espaces", Anthropologie et Sociétés, vol. 26, n° 1, p. 9.

[13] Jacques RANCIERE, 1995, La mésentente, Paris, Galilée.

[14] Ibid, p. 46-47.

[15] Ibid, p. 53.