Les historiens, leurs revues et Internet, journée d'études ENS, octobre 2003

Le réseau, la communauté scientifique, la transmission du savoir: une recherche sur le site Cromohs.

Maria teresa Di Marco,

Cette intervention est la synthèse d’une recherche, mandatée par P.N.E.R. et réalisée par Mnemosine/Mediasfera (par les soins de Peppino Ortoleva et Maria Teresa Di Marco); recherche qui avait débuté en mai 2001 dans le but d’analyser l’utilisation concrète d’Internet dans le domaine des sciences humaines et les répercussions que la révolution de la technologie informatique et télématique va produire sur les pratiques du travail d’historien et de scientifique, ainsi que sur la transmission du savoir.

Le Programme Numérisation pour l’Enseignement et la Recherche, confié par le MENRT à la Fondation Maison des Sciences de l’Homme (FMSH), a été lancé en janvier 1999, pour une durée de 3 ans. Il avait pour objet de conduire un travail de réflexion sur les usages et le besoin de contenus numérisés pour l’enseignement et la recherche et d’établir des cahiers des charges (juridique, technique, éditorial…) pour l’accès en ligne a ces ressources.
On remercie le PNER, en particulier Philippe Chevet, d’avoir gentiment permis la diffusion des résultats de la recherche.

Les opinions répandues à ce sujet montrent une oscillation toujours plus évidente: d'un côté la tendance à penser que “tout change avec le réseau” (s'appuyant sur des prévisions concernant la communauté scientifique “en temps réel”, et la paperless society qui porterait en elle la fin des revues académiques, des bibliothèques, voire même des archives comme lieux physiques), et de l'autre celle qui conduit à soutenir qu'une révolution télématique dans l'activité intellectuelle n'a pas eu lieu et n'aura jamais lieu, qu'il y aura tout au plus de nouveaux instruments à disposition.
D'autre part si d'un côté l'utilisation d'Internet par les communautés scientifiques en sciences naturelles date désormais des années ‘80, voire, dans certains cas, des années 70, pour l'histoire, et pour les sciences humaines plus en général, son usage n'a été que marginal jusqu'à ces dernières années.
Il est une idée généralement acquise, au moins parmi les sociologues de la science, que les temps, les formes, les procédés de validation des résultats scientifiques ont changé à la suite de la diffusion d'Internet, en créant un réseau de circulation presque simultanée, dans lequel les hiérarchies et les formes traditionnelles d'autorité sont partiellement re codifiées. Dans le domaine de l'histoire, et des sciences humaines plus généralement, pourtant, ce processus est encore en cours; une grande partie des ressources qu'on trouve sur Internet ont toujours la forme des “publications”, et se présentent comme la pure “traduction en digital” des informations sur papier: livres, revues, newsletters.
En ce qui concerne les activités liées à l'usage de ces ressources on peut sans doute affirmer que la plupart de ceux qui y écrivent pensent s'adresser, à des lecteurs. Si on considère, de façon différente, ces destinateurs comme des usagers, pour lesquels la lecture est seulement l'une des formes de relation avec le média et les auteurs, on peut essayer de comprendre non seulement les réalités concrètes des habitudes et des temps d'absorption des informations, mais aussi les processus par lesquels les différentes formes de circulation du savoir expriment les changements de la communauté scientifique et, en même temps, d'une certaine mesure, les produisent.

Un autre aspect problématique concerne le caractère social du travail de recherche qui, en ces dernières années, a été mis en évidence par la sociologie de la science dans les disciplines des sciences naturelles. Avec le développement du réseau et de l'informatique appliquée aux sciences humaines, cet aspect apparaît dans ses implications idéologiques. Ce qui circule sur la Web est en réalité essentiellement constitué de “semi-élaborations” culturelles, déjà riches de contenus en partie originaux, mais destinés à être ultérieurement enrichis. Dans cette optique, le moment de la publication n'est pas un aboutissement, mais bien la fixation temporaire d'un résultat destiné de toute manière à être non seulement amélioré, mais remis en circulation, voire réécrit, également par d'autres personnes.
Cette nouvelle représentation, fondée sur l'idée de semi-élaboration culturelle, peut permettre de souligner les nouveautés effectives que le nouveau cadre technico-institutionnel a introduit dans les conceptions traditionnelles d'“ auteur ”, de “public”, de “texte”.
Ce changement, ou ,plutôt, cette prise de conscience porte en elle d'autres nouveautés de large portée:
- une socialisation accélérée du travail intellectuel, qui permet de penser différemment le projet d'œuvres collectives;
- la crise de l'idée individuelle d'auteur, sur laquelle se fonde tout notre système culturel.

L'étude de cas


L'enquête que nous avons développée sur les emplois des ressources télématiques par les sciences humaines et l'histoire s'est concentrée sur une étude de cas, relatif au service web Cromohs, (http://www.cromohs.unifi.it) qui, dans son articulation intérieure (revue et bibliothèque digitale) et dans son caractère international et largement interdisciplinaire, promettait de fournir un champ de contrôle des problèmes ainsi énoncés.

Cromohs est une revue – la première revue d'origine académique entièrement électronique distribuée à travers le Web – d'histoire de la culture historique européenne qui publie des essais originaux, articles, comptes rendus, matériaux de recherches, qui entretient une base de données bibliographiques sectorielles très ajournées, qui permet des recherches automatiques en ligne et fournit des informations sur les activités de recherche et les congrès dans les disciplines concernées (histoire des idées, de la culture, de l'historiographie, de la profession et de la méthodologie historique, des institutions académiques de recherche).
Lorsque le projet débuta en 1995, les journaux télématiques d'origine académique étaient encore relativement peu nombreux, même s'ils semblaient promettre un développement sans bornes, en permettant de réduire les dépenses de publication et les temps de parution et circulation des textes de recherche. Il s'agissait d'une contribution au processus de mutation des formes de la profession et de ses rites internes, qui avait déjà commencé avec la naissance des listes de discussions, les expériences de didactique en ligne et la mise sur pied de projets qui n'étaient plus soumis à la supervision des autorités traditionnelles du monde académique.
Dans le contexte italien, cette initiative assumait une signification particulière, en regard des résistances du monde universitaire traditionnel, qui considérait sans doute comme dangereux pour lui le potentiel subversif des modes de publication et d'accréditation de produits sur lesquels il prétendait garder une forme de contrôle exclusif.
C'est cette argumentation qui a également présidé à la construction d'une bibliothèque de textes historiographiques, Eliohs (www.eliohs.unifi.it), qui, dès les premières mises en place, a fait partie du projet; une bibliothèque, à la fois digitale et virtuelle: digitale car son premier noyau est constitué d'éditions en ligne de textes préparés et numérisés par la rédaction de Cromohs; virtuelle car elle offre à ses usagers un véritable réseau de services, constitué non seulement de ses éditions digitales, mais aussi d'un système de liens qui renvoient à d'autres offres de textes digitaux, liens soigneusement sélectionnés par les coordinateurs scientifiques sur la base de critères rigoureux de qualité et de pertinence.
Les deux entreprises, Cromohs et Eliohs (fruit de la collaboration des universités de Florence et de Trieste) assez rapidement, ont gagné en réputation et en respectabilité dans le monde académique international. Ils figurent dans les principaux index internationaux de ressources électroniques pour l'histoire, mais ils sont, en même temps, indexés dans les répertoires traditionnels comme Historical Abstracts et America History and Life, publiés par ABC-Clio.
Le soin particulier que les éditeurs ont apporté à leur activité du point de vue de l'offre - en gardant un standard de qualité dans le choix des collaborateurs, dans le contenu des contributions et dans la rigueur des éditions originales des textes dans Eliohs (ce qui a permis de démontrer que le moyen électronique n'entamait en aucun cas la qualité scientifique) - et du point de vue des intérêts des auteurs est une des raisons possibles de ce succès.

L'évolution de l'enquête



La coopération et la participation active des coordinateurs du service, de ceux qui s'occupaient du graphisme et de la gestion technique, ainsi que des rédacteurs, nous a permis de réaliser un monitorage et à la fois de prendre en considération une pluralité de points de vue. A l'analyse des usages on a donc adjoint l'étude des logiques suivies par les administrateurs du site, d'abord dans la configuration du service, puis dans sa mise à jour et dans sa modification. On a pu démontrer ainsi comment l'emploi concret fait par les usagers d'une part, et l'action des coordinateurs scientifiques d'autre part se sont toujours influencés l'un l'autre, conformément à un modèle d'interaction qui constitue, en lui-même, un éloignement par rapport au modèle de la revue classique sur papier.

Une remarquable variété d'instruments s'est évidemment imposée:

En ce qui concerne la recherche quantitative, dès le mois d'avril de façon expérimentale, puis de façon définitive à partir des mois de mai-juin, et ce grâce à l'approbation du Pner, un monitorage a été activé. Grâce au logiciel d'analyse Webalizer adapté aux nécessités de la recherche par l'un des collaborateurs du projet (Michele Giani) il a été possible de relever pendant les six derniers mois:

En ce qui concerne les instruments consacrés à la recherche qualitative ils étaient ainsi résumés dans notre projet:

L'activation d'un système articulé d'instruments de relèvement nous a permis d'élaborer quelques toutes premières statistiques, d'un intérêt notable, sur les accès à ces sites.
Un premier élément qui frappe est l'existence d'un noyau de visiteurs relativement stable, entre les deux cents et les deux cent cinquante journaliers, qui connaît un déclin relativement léger pendant les mois traditionnellement dédiés aux vacances (surtout le mois d'août), notamment en Italie. Plus nette est la diminution de la consommation le dimanche. Une première hypothèse que les usages du site se font majoritairement depuis le lieu de travail, c'est-à-dire essentiellement depuis les universités, est contredite par ailleurs par les données relatives aux heures: les visites sont concentrées surtout pendant les heures de l'après-midi, mais elles atteignent le troisième degré plus élevé à 22 heures, et elles restent considérables même au cœur de la nuit.
De l'analyse des pages d'accueil, il est évident que l'accès au site se fait le plus souvent de façon directe et non pas à travers des pages de lien d'autres sites: ceci est à elle seule une donnée significative dans le sens où elle pourrait indiquer un fort pourcentage d'usagers habituels, parmi lesquels la plupart a probablement inséré l'adresse du site parmi ses «favoris ». En général, la sensation qui ressort de ces données, c'est l'idée d'un cercle d'utilisateurs fidèles, pour lesquels le site, et, en particulier, ses services et ses ressources de banques de données, sont devenus désormais une habitude. Toujours à travers l'analyse des pages d'accueil, on peut en outre noter que la consultation des services du type bibliothèque digitale et virtuelle prévaut probablement sur les autres usages.
Enfin, la donnée sur les accès par pays semble indiquer une prévalence d'usagers italiens, mais en même temps un usage diffus parmi plusieurs pays étrangers, européens et non-européens, ce qui nous permet de considérer la communauté des usagers de Cromohs, comme une communauté internationale.

Le focus group a concerné en tout six personnes – professeurs, étudiants, bibliothécaires de l'université de Florence, et un archiviste professionnel – signalées par Rolando Minuti (Cromohs) comme des usagers du site. Il a été animé par Maria Teresa Di Marco (Mnemosine) et précédé d'une brève présentation par Rolando Minuti et Peppino Ortoleva.
En ouverture du focus group, il a été demandé aux participants de définir leur rôle d'usagers par rapport au site et donc d'essayer de déterminer “ce que le site représente pour eux”.
La définition d'usagers habituels du site a été, en général, refusée: pour tous les participants il s'agit d'un usage instrumental sur la base de besoins occasionnels. La contradiction avec d'autres aspects de la recherche (qui semble indiquer l'existence d'un noyau dur d'usagers) n'est probablement qu'apparente: l'accès fréquent au site n'est pas perçu de façon subjective comme très significatif, mais par rapport au site, d'un point de vue objectif, il individualise un public stable, relativement fidèle et plutôt exigent.
Parmi les personnes présentes, certaines ont souligné leur difficulté à interagir avec les nouvelles technologies, mettant en avant des raisons liées à leur propre caractère et/ou à leur formation, et s'opposant de façon implicite aux nouvelles générations représentées en général par les étudiants.
Pour ce qui est de la définition du site, la difficulté majeure est apparue de façon extrêmement évidente: il s'agit de transposer une définition propre aux modèles déjà existants dans le monde des médias plus classiques (archive, bibliothèque, revue) dans la dimension télématique. De manière générale, on peut dire que les participants croient à une forme mixte dans laquelle des modèles différents peuvent s'intégrer entre eux, sans s'exclure pour autant. Il s'agit pourtant d'une vision idéale.
Invités à répondre à propos de l'usage pratique du site (et aussi de sites similaires à Cromohs) tous les usagers présents au focus ont été unanimes sur le fait que la priorité absolue pour eux est la recherche d'informations ponctuelles et très précises: le modèle prédominant qui en découle est donc celui de la banque de données ou du catalogue de consultation.
Par rapport à la dimension du papier/physique, et malgré des divergences de points de vue, les participants ont souligné la plus grande facilité et accessibilité des sources télématiques, même si ceux qui avaient exprimé une difficulté d'interaction avec les nouvelles technologies ont confirmé leur propre lien, à cause des pratiques d'utilisation mais aussi pour des causes affectives, avec les archives papier. Outre la facilité de la consultation (se connecter depuis la maison, éviter les difficultés d'organisation et les difficultés bureaucratiques), la dimension de l'informel a également été soulignée. Cette caractéristique de la communication télématique, reconnue par tous, a été accueillie par certains, notamment par les étudiants, comme positive, tandis que les professionnels du secteur archivistique, sans réellement la considérer comme négative, l'ont accueillie comme moins “scientifique”.
Tous les participants ont cependant souligné que le risque implicite dans la source télématique réside dans la possibilité de se perdre en renvois qui éloignent, au lieu de rapprocher d'un objectif de recherche défini.
La dimension physique de la pratique des archives est déterminée aussi en relation à la forme digitale de l'écriture: la participante la plus “conservatrice” du focus group défend un modèle manuscrit des archives, dans lequel l'information est acquise à travers le fait de copier à la main, et donc en sélectionnant l'information la plus pertinente.
Presque tous les participants ont souligné leur difficulté à se rapporter aux textes sur l'écran, et ils déclarent imprimer toujours les documents, que ce soit pour faciliter la lecture ou pour avoir la sensation de possession du document.
Par rapport au risque de dispersion, une solution a été trouvée dans la recherche d'une sorte de garantie, une signature qui, faisant autorité, présélectionne une information autrement ingérable, et nous la rend en termes de liens ou de documents (pour éviter de “naviguer dans le mare magnum sans avoir une boussole de référence”).
La revue semble, d'après certains participants, la dimension dans laquelle cette garantie puisse le mieux se faire valoir (la référence à laquelle implicitement l'on renvoie est celle des revues académiques spécialisées).
D'autre part, il est évident que les usagers perçoivent le site comme très lié aux personnes qui l'animent et l'administrent et qui, du moins pour ce qui est de ce groupe, constituent le véritable relais fonctionnel vers le site. Que l'on parle d'étudiants ou de personnes faisant partie du monde académique ou archivistique à quelque titre que ce soit, c'est le lien personnel qui fait connaître et qui suggère la pratique d'utilisation. A une question précise sur les moyens possibles pour augmenter la visibilité du site, le groupe a suggéré la possibilité de développer des «newsletter », en prévoyant une mise à jour dont les utilisateurs seraient informés directement par e-mail.

D'après les coordinateurs du site, Rolando Minuti et Guido Abbattista, le projet initial mettait en avant le fait de pouvoir explorer les possibilités d'innovation que les nouveaux moyens technologiques et de communication pouvaient introduire dans les logiques de l'édition académique traditionnelle, qu'ils considéraient comme fossilisés et bureaucratiques: cela était imputé de façon particulière à la lenteur des processus de publication, au coût élevé et à la gestion complexe du rapport avec l'auteur.
Les coordinateurs ont souligné avec emphase la présence, derrière l'initiative Cromohs, d'un projet culturel précis lié aux recherches internationales d'histoire de l'historiographie, auxquelles les deux participaient en tant que membres de la Commission d'Histoire et Historiographie du Congrès international de Sciences Historiques.
L'objectif initial du projet du site était spécifiquement celui de faire converger des thèmes diversifiés, recoupant entre eux des documents de pertinence historiographique non exclusive. De ce point de vue, la dimension télématique s'était présentée comme une possibilité extrêmement favorable à la fois en termes de visibilité et en termes de flexibilité majeure par rapport aux logiques hiérarchiques qui se créent dans les rédactions traditionnelles.
La récupération des matériaux sélectionnés avec soin et en général difficiles à trouver (une sorte de bibliothèque), d'une part, et, d'autre part, la création d'une aire de débat dans laquelle, aux contributions des participants, pouvaient s'intégrer des aires de discussions et de véritable séminaire (une sorte de revue interactive) constituaient les deux objectifs du projet initial du site. En réalité, on s'est aperçu que non seulement les deux modèles se dissociaient, mais qu'en plus le premier prévalait sur le second. Les raisons de cet état de fait ont été attribuées principalement au manque de ressources: à ses débuts, le Web était perçu comme une simplification absolue. Puis, avec le développement de la dimension du projet, il est apparu impossible de gérer la machine rédactionnelle sans ressources adéquates. La bibliothèque, au contraire, a eu la possibilité de se développer de façon autonome, même si, par rapport au projet initial, on a un peu perdu la dimension hyper-textuelle et multimédia (encore une fois à cause du manque de ressources).
En outre, les coordinateurs ont souligné comment l'évolution même du Web les a conduits à faire une distinction entre les deux modèles qui sont devenus progressivement autonomes. La bibliothèque en particulier a changé, passant d'une idée d'édition télématique, à une dimension de véritable étagère thématique.
En ce qui concerne les projets de développement futur de la revue, l'introduction d'un véritable éditeur (l'Université de Florence) qui aurait pu apposer son propre sigle sur le site de Cromohs, et garantir le dépôt légal des matériaux à la Bibliothèque Nationale de Florence, était perçue, à l'époque de l'enquête, comme une facilitation pour la création d'une série de nouvelles activités, parmi lesquelles le “print on demand”.

Les résultats de cette recherche conduisent à deux types de conclusions:


Un regard rétrospectif sur l'activité du site dans les derniers années ouvre sur un panorama somme toute confortant et qui restitue l'image d'une production en mouvement progressif. Si on considère Cromohs comme le lancement d'une nouvelle revue spécialisée dans la recherche en histoire de l'historiographie, il est indéniable que l'opération a eu un certain succès.
La revue a publié dans six macro contenants annuels une trentaine d'essais originaux ainsi que de vastes comptes rendus/critiques. Certains de ces essais – tous d'origine académico-professionnelle – sont en réalité le fruit de recherches et de réflexions bien plus proches d'une monographie que d'un article de revue. D'autres essais contiennent des textes inédits d'une absolue valeur scientifique.
Il est évident que les répercussions sur le public, les jugements des usagers, l'attention de la part du milieu de la recherche professionnelle académique, la reconnaissance du monde de l'édition traditionnelle, de la presse périodique, de l'édition en ligne et, en général, du monde qui s'occupe des applications télématiques pour la recherche historique, aient été très positifs et encourageants.
Il ne faut pas non plus négliger le fait que Cromohs a très certainement bénéficié de l'effet d'entraînement qu'a eu sur lui une autre initiative éditoriale parallèle, celle de la bibliothèque digitale, qui, dès le début, a soutenu la revue télématique et a certainement contribué a son succès. Il s'agit de deux produits conçus et nés comme un tout indissoluble et qui ont progressé de manière absolument simultané.
En conclusion, une réflexion sur les perspectives de Cromohs ne peut que se fonder sur les résultats obtenus et sur leur évaluation à la lumière des attentes initiales du projet. Par rapport à ces dernières, ce qui s'est avéré le moins satisfaisant est la question de l'interactivité de la revue, c'est-à-dire sa capacité à devenir un véritable lieu d'échange, d'interaction et de promotion à l'intérieur d'une communauté d'étude de dimension internationale. Le recours à l'outil télématique avait été pensé en fait non seulement pour éliminer l'aspect financier, et optimiser les temps de rédaction et de production éditoriale, mais aussi pour permettre la construction autonome d'une communauté de chercheurs liés par la même conception de la communication, en mesure de gérer de vrais séminaires en ligne. Si les conditions pour y parvenir existent sans aucun doute, atteindre un tel but reste un des objectifs les plus importants du site.

D'un point de vue plus général la recherche a démontré l'ambivalence entre deux types différents d'offre et de pacte de communication avec le public comme caractéristique de la communication sur le Web:
a. d'un côté, le site comme médium, c'est-à-dire comme vecteur de circulation de contenus entre différents sujets. Dans cette acceptation, le Web est à son tour porteur d'ambivalence, entre le modèle traditionnel de la communication interpersonnelle (de dialogue entre deux personnes ou à l'intérieur d'un groupe restreint), et le modèle de la communication de masse (ou “broadcasting”, où la distinction et la séparation entre un sujet unique et la “masse” apparaît comme un facteur poussant fortement à la passivité);
b. d'un autre côté, le site comme instrument, comme un objet mis à disposition du bénéficiaire-usager, pour la réalisation d'objectifs concrets. Dans sa fonction d'outil, l'ambivalence du Web se situe entre ce que nous pouvons appeler le modèle de l'ustensile et le modèle de la machine: l'ustensile entendu comme objet actionné et programmé par ceux qui l'utilisent, la machine entendue comme dotée de son propre programme. En dehors de toute métaphore, le site comme instrument pour la réalisation d'objectifs personnels de l'usager vs le site comme instrument pour la réalisation d'objectifs partagés, ou supposés tels, parmi la communauté des usagers.


action individuelle
action coordonnée
médium
Aa (moyen interpersonnel)
Ab (moyen de masse)
instrument
Ba (ustensile)
Bb (machine)

Durant la période du grand enthousiasme pour le Web (seconde moitié des années 1990), la conviction que la distinction entre médium et outil allait progressivement disparaître dans l'usage courant du Web était répandue, tout comme l'était l'idée que la logique du réseau favoriserait une communication de type interpersonnel au détriment de la communication plus unidirectionnelle, traditionnellement associée à l'idée de “communication de masse”.
En réalité, les choses sont bien plus complexes:

L'expérience des coordinateurs de Cromohs, qui gèrent maintenant un service mixte de revue-newsletter + banque de données parce que c'est l'exigence précise de leur public, est par conséquent doublement paradigmatique:

Dans cette situation, le modèle d'autorité propre à la tradition académique continue de se présenter comme prédominant sur le plan normatif, mais il a perdu une partie de ses propres bases, et n'a pas été pour autant remplacé par un autre modèle tout aussi consolidé. La communauté de basse intensité est aussi une communauté en pleine transition, sur le plan institutionnel et sur celui des conventions qui la lient.
Bien qu'il soit communément reconnu aujourd'hui que les processus d'élaboration et de validation de la connaissance scientifique sont aussi, et dans certaines phases surtout, des processus de communication, et qu'ils sont donc régulés par les normes relatives à la transmission de signes et aux échanges symboliques, il n'en est pas moins vrai qu'historiquement, les détenteurs de position d'autorité et de pouvoir dans les communautés scientifiques définissaient leur propre autorité et leur propre rôle, non sur la base de leurs fonctions de communication, mais sur la base de rôles, réels ou supposés, de type “fondamental”, liés uniquement à la production de la connaissance et à son élaboration et évaluation critique. Autrement dit, la fonction de communication, bien que réelle, était perçue comme subalterne et purement accessoire.
Tout cela est démontré par la gestion traditionnelle (et aujourd'hui encore très ancrée) des revues scientifiques, dans laquelle on distinguaient et on distinguent encore les rôles, les rôles scientifiques en l'occurrence, en fonction essentiellement de leurs liens avec les processus de sélection et de validation des contenus, des rôles plus strictement liés à la communication (de la sélection des canaux pour atteindre le public aux choix considérés généralement comme marginaux, comme le graphisme), délégués aux maisons d'édition ou à des responsables de rédaction ayant souvent un rôle inférieur dans les hiérarchies académiques.
Il se peut que tout cela soit l'effet d'une compréhension déformée des vrais processus de la production scientifique, voire même d'une fausse conscience, et que l'accroissement actuel de l'attention des chercheurs envers les processus de communication constitue une forme de “prise de conscience” positive. Mais il est certain que le cadre s'est modifié, dans la mesure où aujourd'hui, un nombre croissant de chercheurs se penchent sérieusement sur la question de la gestion des médias et des canaux de communication, dont ils tirent des positions de pouvoir et des identités professionnelles spécifiques. Et que bien d'autres voient dans leur compétence médiatique, non seulement un outil de travail, mais une des clés pour se positionner dans la communauté scientifique; vice versa, certains voient dans leur maigre compétence médiatique un problème qui pourrait peser dans leur positionnement académique et scientifique.
Il s'agit ici aussi d'un processus encore en cours, et qui pour le moment ne touche que certains segments des communautés scientifiques. Mais c'est ce qui rend notre étude significative, car elle met en lumière les premiers signes de ce passage. Le site et le service que nous avons étudiés sont encore, dans la communauté des historiens italiens et européens, un phénomène considéré comme relativement pionnier, mais on voit déjà émerger des rôles et des problèmes nouveaux, en fait en partie anciens, mais qui ont été considérés jusqu'à peu comme typiquement éditoriaux: des droits d'auteurs au monitorage des accès.
D'autre part, l'usager a aussi (tel qu'il est possible de le déduire de nombre d'interventions du focus group), par rapport au passé, une plus grande conscience du canal de communication à travers lequel la connaissance lui est transmise, ainsi que des problèmes spécifiques de ce canal.

La recherche avait débuté avec un interrogatif à propos des implications du passage d'un canal de communication à un autre. Nous savons aujourd'hui que nous sommes encore et que nous resterons longtemps dans une situation non de passage linéaire, mais de choix entre différents canaux de communication, et qu'il se pourrait que les nouveautés les plus profondes et les plus durables ne dérivent pas du fait que l'on utilise de nouveaux moyens de communication pour la recherche scientifique, mais du fait que tout le monde est désormais en partie conscient que les moyens utilisés ne sont pas neutres.

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