PERETZ Pauline

Le combat pour les Juifs soviétiques. Washington, Moscou, Jérusalem, 1953-1989,

Paris, Armand Colin, 2006, 383 pages

Livre lu par Nicole Fouché

Septembre 2006

On ne trouvera pas dans cet ouvrage une histoire sociale des Juifs soviétiques qui émigrèrent entre janvier 1948 et mai 1990, car tel n'était pas l'objectif de l'auteur (ce sujet reste donc ouvert pour d'autres chercheurs). On y lira une quarantaine d'années de politiques internationales. Violemment discriminés et en même temps interdits de migration par leur gouvernement, les Juifs soviétiques, à partir de 1987, sont enfin autorisés à quitter l'URSS : trente-six années de tergiversations, de pressions et de compromis entre l'Union soviétique, Israël et les États-Unis débouchant sur l'ouverture des frontières soviétiques. Comment cela est-il possible ? L'URSS tint manifestement les Juifs soviétiques en otage tout en les sacrifiant à ses intérêts propres, toujours pensés comme supérieurs, comme les sacrifièrent, par des raisonnements identiques, Israël et les États-Unis, au cours de cette même période.

 

La partie de billard à trois bandes fut, en grande partie, lancée par Israël qui forma, au début des années cinquante, un petit organisme « Nativ », chargé, dans différents pays d'Europe de l'Est, de l'Ouest et aux États-Unis, de la propagande clandestine de soutien à l'émigration juive soviétique en Israël. Aux États-Unis, le cheminement de cet organisme et celui de son objectif sioniste suivirent des voies tout à fait imprévisibles : « Nativ » intervint d'abord dans les milieux communautaires, d'où l'on peut dire que la question de l'émigration des juifs soviétiques émergea (du point de vue de l'immigration américaine, les États-Unis vivaient encore sous les quotas des années 1920 et leurs propres frontières n'étaient guère poreuses). Ensuite, la revendication de la liberté d'émigration pour les Juifs soviétiques sera prise en charge et reformulée par le Congrès, avec quelques avantages à la clé pour les Juifs d'URSS. Pour que la revendication aboutisse finalement, il faudra que la Maison-Blanche se l'approprie et accompagne sa transformation en une campagne humanitaire et inconditionnelle de soutien aux droits de l'homme en URSS.

Ces évolutions furent le fruit d'une première mobilisation (dès les années 1950), sans précédent, de la communauté juive américaine, activée par « Nativ », qui ne négligea aucun travail de persuasion, communiquant aux organisations communautaires américaines l'élan nécessaire pour un « lobbying » initial. La guerre froide, l'anticommunisme américain, l'engagement du gouvernement américain en faveur du règlement du sort des réfugiés palestiniens, puis ensuite la guerre du Viêt Nam n'ont pas favorisé les conditions des pressions américaines sur le Kremlin. L'état des relations américano-soviétiques, américano-israéliennes et israélo-soviétiques était loin d'être favorable. Cependant, les Nations unies purent servir de caisse de résonance et Moscou infléchir très légèrement sa politique.

La guerre des Six-Jours joua un rôle décisif car elle accrut aux yeux américains, la légitimité de l'État hébreu et donc celle des causes défendues par la Diaspora. Mais l'État d'Israël, pour conserver la relation privilégiée qu'il venait d'établir avec Washington, restait alors discret sur l'immigration. Certes, la détente se prolongeait, mais les dossiers qui intéressaient le gouvernement américain, tels le désarmement ou le Viêt Nam, primaient sur la question humanitaire et populaire qu'était en train de devenir, aux États-Unis, l'émigration juive soviétique. Au début des années 1970, en dépit du refus de Nixon et de Kissinger de modifier leurs desseins de politique étrangère, des partisans se manifestèrent au Congrès, en coordination avec les organisation juives américaines et « Nativ ». Quand Moscou imposa aux émigrants juifs le remboursement des frais engagés par l'État soviétique pour leur éducation... cela eut pour effet, pour la première fois depuis la rupture de ses relations avec Moscou, en 1967, de faire sortir Jérusalem de sa réserve, et de donner plus de poids aux activités de   « Nativ » aux États-Unis.

C'est en passant par le Congrès américain que la question entra vraiment en politique Elle prit la forme d'un l'amendement qui liait l'octroi d'avantages économiques américains à l'URSS à la libéralisation de la politique migratoire soviétique. Malgré le large soutien dont il bénéficiait, l'adoption de cet amendement n'était pas évidente car elle pouvait déstabiliser la détente est-Ouest déjà fragilisée par les problèmes économiques des États-Unis, la crise du Watergate, la guerre du Kippour, le mécontentement des pays arabes et... provoquer, tout au contraire, la répression en URSS contre les dissidents et contre les Juifs.  

Aux États-Unis, Le vote final de l'amendement Jackson-Vanik (1974), revu et corrigé, au prix de négociations sévères entre le législatif et l'exécutif, eut des effets secondaires. L'émigration juive était désormais un sujet de négociation officielle entre les États-Unis et l'Union soviétique, mais elle perdait sa spécificité sioniste et se diluait dans un combat plus large sur les droits de l'homme. Le président Carter qui avait accepté l'entrée de Juifs soviétiques aux États-Unis, les accueillait comme réfugiés, ce qui avait pour conséquence objective de freiner leur transfert en Israël : le cadre théorique initial, impulsé par Israël, avait donc explosé.

On entre ensuite dans une période (les années 1980) un peu mieux connue de l'histoire de l'émigration juive soviétique, celle où elle devint, aux yeux de tous les observateurs internationaux, le baromètre des relations américano-soviétiques. Elle fut prise en main par la seconde administration Reagan, qui décida de faire passer ses considérations humanitaires avant ses objectifs stratégiques et qui fit de l'émigration juive le test de la détermination des Soviétiques à réformer leur société et à respecter les normes internationales : les droits de l'homme (également montés en puissance au niveau international) étaient devenus un déterminant de la politique étrangère américaine. Mikhaïl Gorbatchev, qui souhait bénéficier du soutien des États-Unis pour ses réformes et obtenir le retour de l'URSS dans le concert des nations, obtint en 1987 le vote d'une loi libérant l'émigration. Deux ans plus tard, la ligne aérienne directe Moscou-Tel-Aviv était installée. Reagan s'était totalement convaincu que cette lutte était dans l'intérêt des États-Unis : c'était donc de nouveau de Realpolitik qu'il s'agissait. Mentionnons, côté Union soviétique, l'effet de la pression économique et le poids des normes internationales, dans la décision de se conformer aux attentes américaines.

Ce livre montre bien que les Juifs soviétiques furent le jouet des intérêts des grandes puissances, le jouet des intérêts complexes des forces qui s'expriment au sein des démocraties, le jouet de tous les pouvoirs, de toutes les institutions, de tous les acteurs...

On aura compris que la base documentaire exploitée par Pauline Peretz est particulièrement vaste. Sont mobilisées : Archives américaines : -département d'État, Congrès, organisations juives américaines, archives présidentielles ; archives israéliennes, affaires étrangères ; mémoires et témoignages, sources orales sous forme d'interviews réalisés par l'auteur et évidemment sources imprimées en très grande quantité. Le croisement de ces archives est au coeur de la complexité du problème traité. Celui-ci nécessite des incursions dans la question de l'anticommunisme américain, dans celle du mouvement pour les droits civiques, dans les questions concernant l'évolution de la mémoire de la Shoah, dans celle de la place de l'ethnicité dans la politique étrangère américaine, dans celle des relations entre les pouvoirs législatif et exécutif, ou encore dans celle des droits de l'homme, aux niveaux fédéral et international. Les juifs soviétiques, le gouvernement israélien, la communauté juive des États-Unis, l'administration américaine, le gouvernement soviétique, les dissidents soviétiques, le Congrès américain interagissent les uns sur les autres, déclenchant des réactions en chaînes... souvent contradictoires, toujours « payées » au bout du compte par les Juifs soviétiques.

On a ici un point de vue triangulaire qui apporte beaucoup de faits nouveaux particulièrement sur la période 1953-1981 ; qui informe sur l'itinéraire et le rôle de « Nativ » (existence reconnue officiellement en 1995) et sur les relations complexes d'Israël et de sa diaspora ; qui reconstruit le cheminement de l'amendement du sénateur Jackson et le rôle décisif du président Reagan. Ce livre pose des problèmes de morale internationale et lève un coin du voile sur le cynisme politique des trois États concernés.

Il est clair, précis et bien écrit : il démontre que l'explication de certaines dimensions des questions migratoires peut être à rechercher dans des relations de domination qui dépassent de très loin les migrants pris au piège meurtrier de rapports de forces internationaux.

 

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