Les graphies du Thresor de la langue françoyse [1]

Russon Wooldridge

University of Toronto

© 1998 R. Wooldridge



La publication récente du Dictionnaire historique de l'orthographe française (DHOF) [2] nous incite à revenir sur un sujet esquissé dans des travaux antérieurs, [3] celui des graphies du Thresor de la langue françoyse (Thresor) de Jean Nicot (1606). Alors que le DHOF présente les graphies du Thresor -- comme celles du Dictionaire françois-latin (DFL) de Robert Estienne et du Dictionnaire de l'Académie -- « à plat », c'est-à-dire sans donner de précisions sur l'importance relative des variantes, sauf de façon allusive dans certaines notes, nous voudrions tenter ici une typologie du statut des graphies (mesure qualitative), en l'étayant d'un examen de l'effectif des différents types d'occurrences de quelques cas précis (mesure quantitative).

1. Le statut des occurrences

Le statut d'une occurrence dépend en principe de plusieurs facteurs : le rôle respectif du lexicographe, de l'éditeur et de l'imprimeur ; le statut du français dans l'édition de premier enregistrement ; la date d'enregistrement ; le contexte nouveau (ajout) ou ancien (item hérité) de l'occurrence ; la place dans la nomenclature (sub voce ou ailleurs) et dans l'article (vedette, co-vedette, renvoi, dans un exemple ou dans un commentaire) ; la mention en autoymie ou l'emploi dans un exemple ; la mention en discours de signe ou de signifiant ; l'emploi dans un exemple « forgé » ou dans un exemple signé.

2. Les auteurs du texte et leurs objectifs

Comme on le sait, le Thresor est le cumul de quatre éditions du DFL, parus en 1539, 1549, 1564 et 1573, avec les matériaux propres au Thresor de 1606. À l'origine, Estienne fonda plusieurs séries de dictionnaires latins, latin-français et français-latin et fut le maître d'oeuvre depuis la rédaction jusqu'à la parution dans sa librairie, en passant par son imprimerie. Cette emprise se reflète dans l'homogénéité du texte. Ses successeurs, qui sont en partie les gardiens d'un texte établi, se partagent le travail de révision : en 1564 les augmentations et les corrections de Jean Thierry sont imprimées par Jacques Dupuys ; en 1573 Dupuys réimprime le DFL en y ajoutant des matériaux recueillis « des observations de plusieurs hommes doctes », en particulier celles de Nicot ; c'est encore Nicot qui fournit la majeure partie des additions du texte que le libraire David Douceur fait imprimer par Denys Duval en 1606. Si on peut parler de l'orthographe d'Estienne, il est en revanche difficile de déterminer celle de Thierry, de Dupuys, de Nicot ou de Duval, sauf de façon ponctuelle.

La première édition du DFL (1539) est la version français-latin de la première du Dictionarium latinogallicum (DLG) parue en 1538, toutes deux destinées à faciliter l'apprentissage du latin et non à statuer sur le français. Les entrées de DFL 1539 reflètent l'usage du lexicographe ; les variantes esperit/esprit (v. infra), par exemple, sont des graphies idiolectales. À partir de la deuxième édition, le DFL se donne pour objet principal de décrire le français. Les variantes associées introduites à partir de 1549 (cf. cremaillere/cremillee) correspondent soit à un usage collectif, soit à une prise de position normative. Nicot ajoute au dictionnaire, devenu Thresor de la langue françoyse, tant ancienne que moderne, une dimension historique (cf. chastel, damoiseau/damoisel, seau/seel).

3. Les mots de haute fréquence

Les mots grammaticaux et les mots de haute fréquence en général sont employés, dans la très grande majorité de leurs occurrences, sans que l'attention du lexicographe soit attirée sur leur forme. Ils ont l'avantage aussi, par rapport aux mots de basse fréquence, de fournir des statistiques significatives pour la typologie des occurrences. La préposition SOUS révèle des différences frappantes entre ses occurrences sub voce et son emploi ailleurs dans le texte. L'article SOUBS du Thresor se présente ainsi : L'occurrence de soub et les six de soubz sont les seules dans tout le texte du Thresor. La forme soubz remonte à la première édition du DFL de 1539 et, au-delà, à la première du DLG de 1538. Les six items suivants du DLG : donnent lieu à l'article SOUBZ de DFL 1539 : DFL 1549 supprime l'en-tête, met soubz en grands romains dans l'item-vedette et ajoute « , ou Soub » après « Soubz ». DFL 1573 ajoute l'item « Soubs Priam [...] soubz qui elle fut destruicte. » Dans le Thresor, seuls ce dernier soubz et le soubz vedette sont changés. L'article reste à sa place, après SOUBTRAIRE.

Dans le reste du texte, les effectifs -- fondés sur les occurrences du Thresor -- des différentes formes de SOUS sont les suivants dans DFL 1549, DFL 1573 et le Thresor (soubz domine dans DFL 1539) :

Les vedettes soubz (en 1549 et 1573) et soubs (en 1606) ne reflètent donc qu'un usage minoritaire ; la vedette-variante soub n'est pas actualisée. L'émergence de sous vers la fin du XVIe siècle s'observe dans d'autres textes [4] :

Alors que l'article SOUBZ/SOUBS reste pratiquement intact et cesse d'être représentatif dès la deuxième édition du DFL, il en est tout autrement de FAIRE. Les items de cet long article de cinq colonnes sont en partie organisés formellement ; les deux dernières colonnes concernent FAIT, présent de l'indicatif ou participe verbal, adjectival ou nominal. Les 117 occurrences de FAIT de cette dernière partie de l'article remontent toutes à DFL 1549, dont 83 à DFL 1539. DFL 1539 distingue systématiquement l'indicatif fait du participe faict-, distinction maintenue en gros dans les trois éditions suivantes du DFL. Le Thresor ramène toutes les occurrences à fait-. Les chiffres sont les suivants :

Dans l'ensemble du texte du Thresor, fait- est la forme dominante mais non exclusive : fait- 3078 (dont faitte 3), faict- 188. Les occurrences de faict- ne sont pas toutes héritées : par exemple, s.v. BOUGETIERDFL 1573) on lit la définition « L'artisan & l'ouurier qui faict des Bougetes [...] il est entendu aussi pour celuy qui fait les bouges. » S.v. ADVERTISSEMENT, DFL 1573 cite Amadis : « au 2. liure d'Amad. mais sur ma foy, ie suis fasché du mauuais recueil que le Roy vous faict, toutesfois vous pourrez cognoistre si l'aduertissement que ie vous ay faict est faux ou non. » ; le Thresor garde le premier faict et change le second en fait. Dans le DFL et le Thresor, les citations ne sont pas plus à l'abri que les autres types de contextes.

Le tableau suivant indique pour FAICT et FAIT (formes de l'indicatif ou du participe en faict-/fait-) les effectifs de plusieurs textes du XVIe siècle. On observe une baisse progressive de FAICT au profit de FAIT :

Notre troisième exemple, esperit/esprit, fournit une disparité d'occurrence la plus extrême possible. Dans la nomenclature du Thresor, la forme vedette est esperit ; ESPRIT renvoie à ESPERIT pour le traitement du mot : « Esprit voyez Esperit. » ; l'article ESPERIT -- « Esperit, ou Esprit » -- reste inchangé depuis Estienne. DFL 1539 donne l'en-tête « Esperit, ou Esprit » et le fait suivre de 92 alinéas-exemples ; DFL 1549 en ajoute 6 autres. Dès 1539, tous les alinéas, à l'exception de l'alinéa-vedette, ne connaissent que la seule forme esprit. L'explication de la forme esperit est à chercher dans le texte source de DFL 1539, c'est-à-dire DLG 1538, qui utilise d'abord esperit (par exemple, s.v. ABDUCO, ACER, ACUMEN, AFFERO) avant d'y préférer esprit (par exemple, s.v. VANUS, VECORDIA, VERSUS, VERSO). Certaines des occurrences du mot, virtuelles dans DLG 1538, sont actualisées dans DFL 1539 ; par exemple : « Conuertitur animus eius ad sensum & nutum alterius, Se tourne & se change. » (s.v. CONVERTO) -> « Son esprit se tourne & se change, Conuertitur animus eius. »

Au début des années 1530, Estienne n'avait utilisé que la forme esperit (47 fois) dans son Thesaurus. À la fin de la décennie, elle avait vieilli. Les occurrences de l'ensemble du texte du Thresor, largement héritées du DFL de 1539 ou de 1549 -- esperit 2, esprit (esprit, esprits, espris n.) 284 -- reflètent l'usage après 1540 : Martin 1547, « Henry II » 1551, DLG 1552, Du Fouilloux 1561, Montaigne (1580), Vigenere 1586 et Du Bartas 1589 emploient exclusivement esprit [5].

4. Forme dictionnairique et forme fonctionnelle

Le cas de SOUBZ/SOUBS illustre la possibilité de distinguer forme dictionnairique et forme fonctionnelle. Au début, la forme soubz était, dans DFL 1539, et forme fonctionnelle et forme de la nomenclature ; dans le Thresor, elle n'est plus que forme de nomenclature. Il en serait de même de blesme, utilisé une fois par Estienne dans DLG 1538 s.v. PALLOR : « Pallor, palloris, m. g. Quant une personne ha la couleur palle & blesme. », ce qui donne, dans DFL 1539 s.v. COULEUR : « Quand une personne ha la couleur palle & blesme, Pallor. » Estienne ajoute un article BLESME dans DFL 1549 : « Blesme, Pallidus. / Blesme comme un drap, Exanguis metu. B. », où blesme serait à la fois dictionnairique et fonctionnel. Chez Nicot, la forme fonctionnelle serait bleme, même si elle ne se rencontre pas hors d'un discours autonymique sur la pâleur ; le contraste entre blaime et bleme suffit. S.v. BLAIME, bleme est utilisé dans une explication étymologique et un exemple d'emploi : « Il semble qu'il vienne de ce verbe Grec, , qui signifie gaster, corrompre, empirer, d'autant que la couleur bleme nous prend par empirement de santé. Selon ce on dit, Mon Dieu que cet homme ou cette femme est bleme » ; s.v. BLAIMIR, bleme s'emploie dans la définition morpho-sémantique (et blemy dans l'exemple) : « Blaimir, neutr. acut. Est deuenir bleme, Pallere, Comme si tost qu'il m'a veu, il a blemy ».

Un cas en apparence plus problématique est celui des quatre formes cramaillere, cremailliere, cremaillere et cremaillée, qui sont toutes des hapax autonymiques dans le Thresor : « Cramaillere, voyez Cremailliere. », « Cremaillere, ou Cremaillée, Cremathra, cremathrae [...] ». Une comparaison des différentes éditions du dictionnaire permet cependant de nuancer un peu le statut des variantes. La version introduite par DFL 1549 est la suivante : « Cramaillere, Voyez Cremaillere. », « Cremaillere, ou Cremillee, Cremathra [...] ». Le changement, dans le renvoi, de cremaillere > cremailliere s'effectue dans DFL 1573 ; celui de cremillee (devenu cremillée) > cremaillée en 1606. Cremillée étant obscur au début du XVIIe siècle, cremaillée pourrait être une hypercorrection [6] ; en revanche, le renvoi approximatif « voyez Cremailliere » indiquerait plutôt la fonctionalité de cremailliere. Nous avons affaire ici en fait à un mot de la langue parlée à prononciation variable qui n'a pas encore de forme écrite normée. Il ne se rencontre pas dans les textes contrôles cités dans la section précédente ; la forme cramailliere se lit une fois chez Rabelais : « Les pores ureteres, comme une cramailliere. » (Quart Livre, ch. 30).

5. Les accidents

Le lexicographe -- et le lecteur -- sont à la merci des accidents. Nous en mentionnerons deux exemples concernant des variantes. 1) DFL 1564 enregistre l'item « Vertugalle, Dont usent les femmes, Ronsard. escript Verdugale. » et le renvoi « Verdugade, voyez Vertugalle. » Le dernier mot du premier item devient « Verdugalle » dans DFL 1573, graphie maintenue par le Thresor ; le renvoi ne change pas. Si on ne sait pas si Ronsard a écrit verdugale ou verdugalle, voire verdugade, on peut néanmoins penser que le lexicographe était plus intéressé par la variation t/d que par le reste du mot. 2) Tout en gardant l'article indépendant BLESME (à Ble...), le Thresor ajoute (à Blai...) un article BLAIME : « Blaime. comm. gener. penacut. Qu'on escrit aussi blaime, & selon la prononciation Françoise, Bleme ». Puisque cet article suit BLAIREAU, on peut imaginer que le lexicographe voulait dire « Blaisme [...] ». En l'occurrence, les seules graphies qui se rencontrent dans le texte sont blaime (2 fois s.v. BLAIME et en renvoi s.v. BLESMISSEMENT), bleme (3 fois s.v. BLAIME et 1 fois s.v. BLAIMIR) et blesme (2 fois s.v. BLESME, 1 fois s.v. COULEUR) ; les formes blaime et bleme sont de 1606, alors que blesme remonte soit à 1539 (s.v. COULEUR), soit à 1549 (s.v. BLESME) [7].

6. Les traitements cachés et les formes historiques

Le Thresor renferme nombre de commentaires sur le système de la langue, notamment sur les formes lexicales. Le passage suivant (1606 s.v. LAMBEAU) est typique : Les adjectifs bel/beau et nouvel/nouveau sont présentés comme des variantes distributionnelles ; rien n'est dit sur la différence formelle des noms chastel/chasteau, seel/seau et damoisel/damoiseau. La nomenclature ne dit rien au sujet de nouvel/nouveau : il n'y a pas d'entrée pour nouvel et l'article NOUVEAU ne contient que des occurrences de nouveau. Les articles BEL et BEAU répètent ce qui est dit s.v. LAMBEAU, en ajoutant que « Anciennement on disoit Bel » (s.v. BEAU). Dans l'ordre alphabétique, seel/seau et damoisel/damoiseau sont présentés comme des variantes, sans que le statut respectif des deux formes soit commenté : Comme nouvel et nouveau, chastel et chasteau restent des variantes cachées.

En fait, chastel, damoiseau, damoisel et, dans une moindre mesure, seel et seau sont engagés, dans le Thresor, dans un discours historique et largement figé : le « chastel de Beauté » dans une citation de Nicole Gilles (1606 s.v. BEAUTÉ), le « chastel de Chauny sur Oise » dans une autre de Monstrelet (1606 s.v. HERITABLEMENT), « Chastel, ou Seigneurie » d'après Gilles (1606 s.v. LIGE), « chastel don-Remy » (1606 s.v. MEUSE) ; « Damoisel & Escuyer » dans une citation d'Amadis (dep. 1573 s.v. DAMOISEL), « les anciens disoyent Introduire vn ieune damoiseau aux armes & en la cheuallerie » (1606 s.v. INTRODUIRE) ; seel s'emploie surtout dans des syntagmes comme seel à mes/ses armes (1606 s.v. ARMES, BLANC), grand seel (1606 s.v. CHANCELIER), apposer seel (1606 s.v. LÁCRE), sous seel authentique et sous seel Royal (dep. 1549 s.v. OBLIGATION), seel placqué et seel secret (1606 s.v. PASSAGE) ; de même, seau : seau contrefait (dep. 1539 s.v. CACHET, SEAU), clameur du petit seau de Montpellier (« en Languedoc » 1606 s.v. CLAMER), sous son seau (1606 s.v. RELIEF). Les relatifs figement de seel et liberté de seau s'illustrent dans les deux séquences suivantes : « sert à cacheter lettres missiues, & apposer seel où on veut » (1606 s.v. LÁCRE), « Lettres surannées, qui ont passé l'an depuis la date & le seau y apposez » (1606 s.v. SURANNÉ).

7. Variantes explicitement marquées

Parfois le lexicographe marque la fréquence relative d'une variante ou indique une préférence de forme ou fait les deux.

S.v. CHAMP, le Thresor donne, depuis DFL 1573 : « Champ de bataille, c'est le champ clos où le desfi de deux combatans se desmesle, on l'escrit & prononce à present Camp ». Un examen des occurrences ailleurs dans le texte permet de voir que les expressions historiques champ de bataille (fréq. 10) et champ clos (4) sont remplacées à la fin du XVIe siècle par camp clos (21), comme le montre le contexte suivant, dans lequel champ clos est en usage rapporté, camp clos en usage direct : « Il le conquit loyaument en champ clos corps à corps, c'est à dire sans fraude, mal engin ou fausseté, ains comme la loy & le droict des combats en camp clos le permet & ordonne. » (s.v. LOYALEMENT, dep. 1573).

Les dires du lexicographe peuvent coïncider avec l'usage du texte du dictionnaire :

En revanche, le mieux suivant reste lettre morte : Le lexicographe peut déplorer l'état de choses actuel : Il peut aussi se contredire, du moins en apparence : DFL 1549 crée un article « Lots & ventes » ; DFL 1573 ajoute « ou, & mieux lods ». Nicot revient à la charge en 1606 avec l'article LODS et sa condamnation de la graphie lots. L'item lots et ventes donné par DFL 1549 s.v. VENTE est simplement développé dans DFL 1573, qui retient la graphie originale. Le texte du dictionnaire contient, ici comme ailleurs, une multiplicité de voix [8].

8. Les signes diacritiques

Dans les dictionnaires anciens, les mots diacrisés posent deux sortes de problèmes. Les signes diacritiques étant petits, ils peuvent ne pas être visibles si l'impression est mauvaise ou si l'exemplaire est en mauvais état. D'autre part, dans un certain nombre de dictionnaires, surtout des XVIIe et XVIIIe siècles, les vedettes sont imprimées en majuscules, ce qui a pour conséquence à l'époque de laisser virtuels la plupart des éventuels signes diacritiques ; dans ce cas, le mot-vedette n'est qu'une adresse d'article vide d'information orthographique. Nous examinerons deux mots dont une des variantes au moins porte un signe diacritique, en l'occurrence le tréma : PAYS (pais/païs/pays) et QUEUE (queue/queuë/queüe) [9].

D'après notre lecture de deux originaux (Toronto BU, F-10 138 et Nancy INaLF), le Thresor connaît la distribution suivante pour PAYS (la présence d'un point médian ou de deux points latéraux surmontant le i facilite la différenciation pais/païs) : pais 51, païs 235, pays 230. La nomenclature dit : « Païs ou Pays » ; le premier alinéa après l'alinéa-vedette donne païs, les 30 suivants, qui remontent tous à 1539 ou à 1549, pais. Comme pour SOUBZ/SOUBS (cf. ci-dessus), le lexicographe et l'imprimeur respectent l'article hérité (ou n'y prêtent pas attention -- Nicot ne révise qu'une partie du dictionnaire).

Dans la nomenclature du Thresor, QUEUE (< cauda) est donné sous la forme queuë en vedette et dans les 28 premières occurrences du long paragraphe de 103 lignes ajouté en 1606 ; dans les 27 autres occurrences du reste du paragraphe liminaire et des alinéas suivants, dont les items hérités, il y est substitué la forme queue, seule à être utilisée dans le DFL (le tréma est d'adoption récente). En dehors de l'article QUEUË, queue n'est utilisé que 7 fois, dont 5 dans des « zones protégées » : s.v. COUARD, COUË, COUÉ et QUOÜÉ. En revanche, queuë s'emploie 55 fois sous des mots n'ayant pas de lien étymologique avec lui, plus 11 fois s.v. COUARD, COUË, COUÉ, CUE, ESCOUËR et QUOÜÉ. La forme queüe se trouve une fois, s.v. CASAQUE. La forme-vedette queuë correspond donc bien à l'usage réel du texte du dictionnaire.

Nous finirons par une étude des deux articles QUEUE (le deuxième, « fustaille », est compris dans l'unique article QUEUË du Thresor) dans un des dictionnaires postérieurs qui met ses vedettes en lettres majuscules, la première édition du Dictionnaire de l'Académie (1694). La distribution des formes -- calculée à partir de l'examen de quatre originaux, tous identiques : Institut, folio O 56 ; Mazarine, Public K 21 ; BN Réserve, X 243-244 et 245-246 -- est la suivante : QUEUE 2 (vedette de chaque article) ; queuë 75 dans le premier article, 7 dans le second ; queüe 48 et 0. La première partie du premier article donne queüe, la seconde queuë, avec une zone mixte entre les deux (par ex., « On dit prov. A la queüe gist le venin, le venin est à la queuë »). Une analyse du statut des occurrences en langue du premier article ne révèle aucune hiérarchie autre que quantitative. On trouve les deux graphies : a) en adresse-reprise : « Queüe, En parlant des oiseaux », « Queuë, se dit encore de plusieurs autres choses » ; b) en sous-adresse : « On appelle, Queüe de mouton, Une piece de viande », « Queuë à queuë. adv. » ; c) en exemple d'emploi : « Servir une queüe de mouton », « Ces loups se suivoient queuë à queuë ». Seules les cinq occurrences en métalangue de signe comprennent exclusivement une des deux formes, queüe ; par exemple : « Queuë, se dit encore de plusieurs autres choses qui ressemblent en quelque façon à une queüe ». La gêne éprouvée encore aujourd'hui à savoir où mettre le tréma dans la suite -ue- est vieille de plusieurs siècles.

Conclusion

En tant que genre d'écrit, le dictionnaire existe sous deux formes : le dictionnaire-code, qui fonctionne sur le mode de la consultation, et le dictionnaire-texte, qui ne se laisse connaître que par la lecture. Traditionnellement c'est le premier qui est l'objet du dictionnaire imprimé ; le second n'est devenu facilement praticable qu'avec l'aide de l'informatique. Le dictionnaire-code, ou dictionnaire structuré, impose une réglementation de l'entité abstraite qu'est la langue, réglementation qui entraîne une certaine normalisation conservatrice, voire puriste ; dans le dictionnaire-texte, dictionnaire déstructuré, ou restructuré, le lexicographe se découvre sans masque en situation de discours. Ses graphies sont alors celles de son propre idiolecte et non plus celles du Code abstrait. Le dictionnaire consulté et lu a, par rapport aux autre genres de textes de lecture, l'avantage de combiner graphies d'usage et graphies commentées.

L'évaluation des graphies présentées dans la nomenclature (dictionnaire consultable) nécessite plusieurs types de contrôles, dont surtout la lecture du texte du dictionnaire, comme celle d'autres textes contemporains, et la connaissance des antécédents du dictionnaire. Le Thresor n'est qu'un exemple extrême parmi d'autres de l'hétérogénéité caractéristique des rééditions partielles.


Notes

1. Recherche facilitée en partie grâce à des subventions du Conseil de recherches en Sciences humaines du Canada.

2. N. Catach, J. Golfand, O. Mettas, L. Biedermann-Pasques, C. Dobrovie-Sorin & S. Baddeley, Dictionnaire historique de l'orthographe française, Paris, Larousse, 1994.

3. Voir Wooldridge, Les Débuts de la lexicographie française, Toronto, University of Toronto Press, 1977 et id., Concordance du Thresor de la langue françoyse de Jean Nicot (1606), Toronto, Éditions Paratexte, 1985.

4. R. Estienne, Dictionarium seu Latinae linguae Thesaurus, Paris, 1531 ; Vitruve, Architecture, ou Art de bien bastir, trad. par Jean Martin, Paris, 1547 ; Cest la deduction... = Entrée de Henri II à Rouen, Rouen, 1551 (cf. Wooldridge in Le français préclassique, 3, 1993) ; R. Estienne, Dictionarium latinogallicum, 3e éd., Paris, 1552 ; Du Fouilloux, La Venerie, Poitiers, 1561 ; Montaigne, Essais (1ère éd., 1580) ; B. de Vigenere, Traicté des chiffres, Paris, 1586 ; Du Bartas, Seconde semaine, éd. 1589. Les textes informatisés de Montaigne et de Du Bartas nous ont été aimablement communiqués par M.-L. Demonet.

5. La base Montaigne contient une occurrence d'esperitz (contre 259 d'esprit).

6. Ou, du moins, une forme dictionnairique. Une rapide consultation de plusieurs répertoires historiques et anciens (Huguet, Godefroy, FEW, TLF, Gay, Havard, Marty-Laveaux, Creore, Cameron sont muets) ne livre que quelques attestations métalinguistiques : Littré cremaillée d'après C. Oudin ; Cotgrave 1611 « Cremaillée. as Cremaillere » ; Dictionaire françois-allemand-latin 1621 (Genève, impr. J. Stoer) « Cremaillere f. ou cremaillee ». Le mot circule en vase clos.

7. Cf. la section précédente.

8. Cf. l'exemple de soudard/soldat commenté dans Wooldridge 1977 : 245.

9. Nous laissons de côté la forme couë, variante régionale (voir COUARD et COUË).