Gilles Ménage (1613-1692), grammairien et lexicographe

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Avant-propos

En m'orientant en 1985 sur la voie des recherches ménagiennes, Madame le Professeur Colette Demaizière est en quelque sorte à l'origine de ce colloque et je voudrais en premier lieu lui exprimer ici toute ma gratitude.

En effet, l'étude des étymologies de Gilles Ménage dans le Dictionnaire étymologique ou Origines de la langue françoise (Paris, Jean Anisson, Directeur de l'Imprimerie Royale, 1694 = DEOLF) m'a permis de découvrir un univers passionnant, mais si démesuré par sa diversité et son ampleur que l'idée d'une collaboration s'est imposée à mon esprit dès 1991 : l'année 1994 serait l'occasion de célébrer le tricentenaire de la parution du DEOLF.

Une première partie du programme s'est élaborée à partir d'avril 1992 lors du XXe Colloque International de Linguistique et Philologie Romanes de Zürich où nos regrettés collègues MM. Georges Straka et Manfred Höfler m'ont vivement encouragée dans cette entreprise : je tiens, au nom de tous, à leur rendre ici un profond et respectueux hommage. C'est à Zürich que les premiers engagements ont été pris, plusieurs chercheurs ayant d'emblée été enchantés à l'idée de participer à ce projet de célébration qui a spontanément pris le nom de Colloque Ménage. Des sujets furent proposés, les principaux thèmes définis : la dynamique était lancée.

Il fallait, bien sûr, choisir une date au mois de mars 1994, l'Achevé d'imprimer du DEOLF étant daté du 29 mars 1694. Mais, au-delà du troisième centenaire d'un ouvrage contemporain du Dictionnaire de l'Académie, cette célébration a permis d'honorer la mémoire du grammairien Gilles Ménage, de lui reconnaître une place légitime dans l'histoire de la lexicographie française et européenne. Telle est la valeur de la dénomination thématique des Actes du Colloque Ménage que nous présentons aujourd'hui.

Faut-il rappeler que Gilles Ménage, malgré une réputation de pédant ridicule, féru de grec et d'étymologies, malgré les piques d'un Boileau ou d'un Molière, a été apprécié et reconnu par la plupart de ses contemporains dans toute l'Europe ? Certes, le lecteur moderne est confronté au paradoxe d'une réputation à la fois prestigieuse dans le domaine de l'érudition et de caricatures qui discréditent l'homme : ce discrédit ayant rejailli sur l'œuvre, on comprend que l'auteur ait été ensuite si négligé, méconnu et décrié, parfois même oublié.

S'il est possible que l'ampleur et la diversité de son œuvre, lourde d'érudition, aient joué un rôle quelque peu dissuasif, notamment pour des chercheurs individuels, il faut y reconnaître aussi toutes les richesses propres à encourager l'émulation intellectuelle, tant par rapport à la synchronie du Grand Siècle enracinée dans une histoire mouvementée que par rapport à la postérité.

Or, ce sont bien l'auteur et son œuvre qui ont été réhabilités à la faveur des échanges, des comparaisons et des confrontations suscités par les rencontres du Colloque Ménage -- qu'il s'agisse de perspectives historiques, littéraires ou linguistiques. Le but de ce colloque était bien de rappeler, de manifester -- au sens étymologique du terme -- le rayonnement en France et dans l'Europe des travaux lexicographiques et grammaticaux du savant Gilles Ménage : par-delà l'espace et le temps, le DEOLF, dans la continuité des Observations sur la langue françoise (1672 et 1675-6) et des Origini della lingua italiana (1669 et 1685), reste un véritable Monument permettant de mieux connaître à la fois les motivations et l'aboutissement de réflexions sur la langue française, essentielles pour l'histoire des théories linguistiques.

Ce fut déjà une grande satisfaction pour moi de voir une idée ancienne prendre forme progressivement dans l'organisation, puis dans la manifestation vivante d'un colloque international. Plus grande encore la joie d'en voir enfin le résultat concret avec l'expression d'un ouvrage imprimé propre à neutraliser le caractère éphémère de rencontres, si fructueuses fussent-elles.

Je suis heureuse, grâce à la diligence et à l'efficace collaboration de tous les conférenciers-auteurs, de pouvoir présenter aujourd'hui au public les Actes de ce Colloque Ménage. Sans rien retirer aux auteurs de leur responsabilité scientifique, il fallait tenter d'uniformiser les systèmes de mise en page, de références et de bibliographie, tout en maintenant les bibliographies propres à chaque article. Je remercie d'abord M. Jean-Christophe Pellat d'avoir contribué à faire mettre sur disquette les textes non informatisés et également M. Jacques Dendien, chef des services informatiques nancéiens de l'Institut national de la langue française, de nous avoir facilité l'impression de la copie prête à la reproduction. M. Russon Wooldridge m'a considérablement aidée à réaliser tout le travail de révision et de mise en place des textes : je ne saurais trop le remercier pour son inlassable patience dans cette tâche longue et fastidieuse, mais riche d'enseignements pour moi, puisque cette expérience m'a initiée aux exigences typographiques de l'édition d'un texte homogène.

En effet, nous avons choisi une organisation thématique des textes, en partant des sources lexicologiques des XVIe et XVIIe siècles pour enchaîner sur les contributions linguistiques, implicites et explicites, des écrivains contemporains de Gilles Ménage ; la diversité des registres, qui est tout à la fois la richesse et la spécificité du DEOLF, associe modernité dans la conscience linguistique et mondanités littéraires, houleuses ou faciles, ce qui explique le succès et le rayonnement de cette œuvre, notamment dans le Nord de l'Europe, en Italie et en Espagne.

Pour que la cohérence thématique de l'ensemble du volume et la complémentarité des communications soient pleinement mises en valeur, pour que ces Actes soient un ouvrage de référence tout en restant fidèles à l'esprit commémoratif du colloque, ont été ajoutées trois annexes : un article correspondant à une exposition d'originaux et de contrefaçons de quelques ouvrages de Ménage -- exposition proposée aux participants et aimablement autorisée par MM. Guy Parguez et Pierre Guinard, conservateurs du fonds ancien de la Bibliothèque municipale de Lyon --, une bibliographie sélective et critique de l'œuvre linguistique de Ménage et un index nominum.

Quant à la tenue même du colloque, elle n'aurait pu se faire sans le soutien du CEDIC, l'accord de la Faculté des Lettres et Civilisations ni l'accueil de l'Université Jean Moulin, sans oublier toutes les instances qui ont participé à son financement : le Conseil général du Rhône, le CNRS, l'URA 1348 et le Ministère de la Culture et de la Francophonie (Célébrations nationales). Puissent ces Actes leur témoigner la reconnaissance des orateurs, de tous les participants et des organisatrices, tout particulièrement Mme Colette Demaizière -- à qui revient le mérite d'avoir si bien marié les nourritures intellectuelles aux délices de la capitale des Trois Gaules.


Isabelle Leroy-Turcan
Romans, mars 1995