Gilles Ménage (1613-1692), grammairien et lexicographe

[Retour à la Table des communications]

Ménage et la poétique des genres : pour une lecture du Menagiana

Pierre Chambefort

Université Jean Moulin - Lyon III

Les Mémoires pour servir à la vie de M. Ménage, placés en tête du Menagiana, nous livrent un portrait presque hagiographique du philologue, portrait caractéristique de ce type de publications. Notre réflexion naîtra d'un court extrait de ces mémoires :

Au soir de sa vie, revenant sur son passé et se projetant, malgré son grand âge, dans un futur qu'il souhaite toujours riche et prometteur, Ménage est, au sens plein et divers du terme, un homme de lettres.

Nous sommes donc tenté de le faire figurer dans le groupe de ceux que l'on appelle communément les critiques du XVIIe siècle français, savants sans affectation ni forfanterie, rédacteurs, sinon créateurs, des fameuses règles sur lesquelles sera fondée le plus sûrement la doctrine classique : Balzac, Chapelain, Conrart, Bouhours... Nous ne nierons pas les limites d'un tel rapprochement, conscient de ce qu'il peut avoir d'artificiel, puisqu'il fait de ces diverses personnalités de purs types, sans tenir compte de la personne ni des rapports individuels entre ces différents hommes qui se rapprochèrent ou s'éloignèrent au gré du flux ou du reflux des courants littéraires.

Ce rapprochement pourrait toutefois justifier la recherche que nous avons entreprise et qui a pour objet très général le rapport de Ménage à la production littéraire de son époque. Nous aimerions ainsi établir les prolégomènes d'une définition des genres littéraires, tels que ceux-ci apparaissent dans plusieurs écrits de Ménage, et apercevoir peut-être en même temps le retentissement que la mise en œuvre des règles a pu avoir au XVIIe siècle. L'œuvre de Ménage serait ainsi pour nous un miroir dont nous escomptons la fidélité.

Cette œuvre, par rapport aux œuvres dites proprement de création littéraire, est périphérique, sinon toujours de circonstance ou d'occasion. Tentons donc une synthèse, sans dissimuler les difficultés de l'entreprise, sur ce qu'il aurait sans doute été plus judicieux de nommer les poétiques de Ménage. Editeur de Malherbe et poète à ses heures, ami des Scudéry, de Mmes de Sévigné et de Lafayette, Ménage est, comme critique littéraire, l'homme de la diversité.

C'est sans nul doute dans sa Réponse au discours sur la comédie de Térence intitulée Heautontimoroumenos que la visée proprement poétique -- définition du cadre et des moyens de l'œuvre littéraire -- est le plus évidemment accessible. Le titre complet du discours de Ménage rend compte de cette ambition : Réponse au discours sur la comédie de Térence intitulée Heautontimoroumenos où par occasion sont traitées plusieurs questions touchant le poème dramatique. Il y défend, contre l'abbé d'Aubignac, l'idée que l'action de la pièce de Térence puisse excéder le cadre des douze heures imposées par l'abbé à l'intrigue théâtrale. Ménage semble donc prendre, dans le débat sur l'utilité et la définition des règles du théâtre, une position relativement simple. Plus qu'un refus de règles trop rigides, il nous paraît toutefois judicieux de lire dans ce texte une stricte soumission à une notion de vraisemblance que nous allons tenter de redéfinir. Ménage écrit par exemple :

Poésie représentative, le théâtre fait ainsi coïncider très exactement vraisemblance et possibilité dans l'esprit du spectateur. Lui seul peut de ce fait être juge du bien fondé de la construction d'une intrigue dramatique. C'est pourquoi, comme tant d'autres théoriciens du XVIIe siècle, Ménage distingue véritable et vraisemblable, donnant la préséance au second terme sur le premier, en ce qui concerne la création. La fable est une histoire habilement mise en scène :

Ménage peut donc s'éloigner assez sensiblement des bornes imposées par la question débattue tout d'abord. Il définit en effet l'unité de temps comme un point purement technique et secondaire, subordonné à l'unité d'action :

Il avait écrit auparavant :

Ménage lie ainsi la construction de l'œuvre théâtrale à sa réception. L'instance de réception -- spectateur, lecteur -- impose à l'œuvre des limites qui conditionnent sa forme et apparaissent comme les premières règles nécessaires à l'élaboration du genre théâtral. D'une manière fort commune au XVIIe siècle la critique est intimement liée à une pratique que nous envisagerons donc désormais non plus uniquement sous l'angle de la création, mais avant tout sous celui de la réception.

Le Menagiana devrait donc très logiquement rendre compte de cette dimension concrète et nous fournir des exemples variés de commentaires de Ménage sur la littérature de son temps ou des siècles qui l'ont précédé. La fortune qu'a connue cette œuvre à la fin du XVIIe siècle, voire au début du XVIIIe siècle, ne pouvait par ailleurs que nous inciter à chercher en elle le reflet des débats poétiques de son époque. La lecture du Menagiana est cependant, à première vue et sous cet angle restreint, fort décevante.

Ce texte est tout d'abord marqué très profondément du sceau de l'ambiguïté du fait de son statut particulier, de son appartenance à un type littéraire protéiforme, de la difficulté qu'il y a à rapporter à un auteur unique -- Ménage, mort en 1692 -- l'ensemble des articles qui le composent. Le Menagiana est travaillé par une volonté d'expansion et d'amplification qui ne peut éviter la redondance. La première édition compte en 1693 un tome in 8°. En 1715 est publiée, sous le titre de Menagiana, une refonte de l'ouvrage en quatre tomes in 8°, rééditée en 1729. On saisit donc aisément la difficulté à faire la part propre de Ménage dans un texte posthume qui se présente néanmoins comme un recueil des bons mots, [des] pensées judicieuses et morales, et [des] observations recueillies de feu M. Ménage, s'écartant de fait d'une problématique purement littéraire. De plus le recueil est loin d'être sans ambition. L'édition de 1729 reprend l'Avertissement des éditions précédentes. Nous nous bornerons à citer quelques lignes :

Quoique le recueil soit placé sous un patronage fameux, il reste une mosaïque de bons mots, de notations érudites, de témoignages de lectures et de conversations sérieuses et galantes. Il paraît donc malaisé de réfléchir une image globale et synthétique de la littérature à travers le prisme de ce vitrail aux multiples facettes. Conçu pleinement comme un recueil, le Menagiana est marqué avant tout par la diversité. L'index de l'édition de 1729 -- une édition tardive nous permet dans ce cas de mieux mettre en lumière l'effet produit par la lecture -- est sur ce point révélateur. La lettre « O » renvoie aux entrées suivantes :

Cette courte liste est loin d'épuiser la variété des sujets envisagés par le recueil.

Sur l'ensemble de celui-ci un seul texte aura valeur exemplaire pour la définition d'une poétique de Ménage. Encore serions-nous tenté de lui donner la valeur d'un contre-exemple. Nous nous en expliquerons. Il concerne l'œuvre de Madeleine de Scudéry :

Ménage reprend ici les préceptes qui ont été donnés comme règles, au cours du XVIIe siècle, au roman héroïque, au grand roman, c'est-à-dire aux œuvres que, par opposition aux nouvelles galantes ou historiques, on nommait alors tout uniment des romans. Ceux-ci doivent être construits sur le modèle de l'épopée antique, comme l'ont été les premiers romans de l'antiquité tardive. Ménage fait ainsi référence aux deux figures patriarcales de la tradition narrative que sont Homère et Virgile. Le roman est doté d'une structure complexe, ce que traduisent à la fois l'organisation chronologique du récit et l'agencement des voix narratives. Il repose sur une fusion des coordonnées actuelles et historiques, faisant évoluer ses personnages en utopie, dans un décor tenant à la fois de l'antiquité et du XVIIe siècle français. Ménage fait allusion par exemple à l'« histoire d'Elise », au tome VII d'Artamène ou le grand Cyrus, laquelle met en scène, sous des noms supposés, les familiers de l'hôtel de Rambouillet et la marquise elle-même. Cet étrange et instable équilibre permet au roman de justifier sa valeur pédagogique. L'ampleur du roman -- miroir du monde dans sa diversité et sa totalité -- est le présupposé d'une possible lecture morale, ce qu'illustre fort bien le rejet de la nouvelle, trop bornée, trop étroite, au sens premier de cet adjectif, pour élever l'esprit et l'âme du lecteur. Cette page de Ménage est donc très dense puisqu'elle condense des principes encore en vigueur en 1670 dans la Lettre-traité de l'origine des romans de Pierre-Daniel Huet, publiée en même temps que Zaïde, histoire espagnole de Mme de Lafayette ; œuvre à laquelle le nom de Ménage lui-même a souvent été associé.

Quoique importante, cette page concerne le roman, genre mineur, cherchant, tout au long du XVIIe siècle, à asseoir la légitimité que lui conférait sa diffusion. Le Menagiana ne contient par ailleurs que bien peu de choses sur les auteurs et les œuvres que Boileau a fait entrer dès 1674 au Panthéon du siècle de Louis XIV. Nous pourrions évoquer des raisons de circonstances ou de générations. Nous nous en tiendrons, quoi qu'il en soit, à trois exemples en examinant la place faite par le Menagiana à la « trinité » du théâtre classique français. Ménage se refuse apparemment à juger des mérites respectifs des œuvres de Corneille et de Racine, s'interdisant de ce fait d'affiner, d'approfondir la réflexion entamée sur le genre théâtral :

Pourquoi n'avoir pas défini, à l' occasion du rapprochement entre les deux grands auteurs, le poète dramatique ? Si Corneille est un aussi grand poète que Racine, quoique ses œuvres soient moins bonnes que celles de son successeur, sinon de son disciple, n'est-ce pas parce qu'il a su observer les règles ? On peut alors légitimement se demander pourquoi une observation aussi paradoxale -- Corneille est plus « régulier » que Racine -- n'a pas été étayée par un raisonnement développé. De Molière ne transparaît, dans le Menagiana, qu'une allusion à la première représentation des Précieuses ridicules :

Gename, caricaturé par l'abbé de Pure dans La Précieuse, prône dans ces lignes le naturel et la transparence de l'œuvre par rapport au réel. La création littéraire est de ce fait considérée comme une leçon morale dans la mesure où s'établit une correspondance stricte entre le réel et sa représentation. Molière n'a, semble-t-il, fait que mettre sur scène, avec bon sens, l'hôtel de Rambouillet. Comment Ménage peut-il concilier cet aveu critique et la louange faite à la peinture des mêmes cercles dans le roman scudérien ?

Quoi qu'il en soit apparaît à travers ces quelques exemples une figure emblématique du lecteur et du spectateur, cultivé, ouvert à la tradition antique comme au bon sens moderne, fondant sa lecture avant tout sur les notions complémentaires d'équilibre et de naturel. Ainsi l'honnêteté est-elle définie comme suit dans le Menagiana ?

La lecture du Menagiana pose ainsi plus de questions qu'elle n'amène de réponses à notre interrogation initiale. Sans nul doute cette ouverture est due avant tout au statut si particulier d'un texte multiforme, fondé sur la diversité des matières et des manières.

Mais ce refus de rendre explicites des règles pourtant implicitement admises vient peut-être également de ce que la poétique classique guide, de façon plus ou moins consciente, la pratique que Ménage, spectateur, lecteur, a pu avoir de la littérature. Toute règle n'est, en effet, que la mise en lumière de cet équilibre entre création et réception dont rend compte au mieux la vraisemblance telle que la conçoivent Ménage et la presque totalité des théoriciens du XVIIe siècle.

Le Menagiana rend donc compte par défaut, dirions-nous, de la certitude qu'a eue le XVIIe siècle de sa grandeur : siècle d'équilibre reprenant des Anciens leçons et préceptes pour se projeter dans son glorieux avenir.


Bibliographie

Ménage, Gilles (1652). Réponse au discours sur la comédie de Térence intitulée Heautontimoroumenos où par occasion sont traitées plusieurs questions touchant le poème dramatique, in Miscellanea. Paris.

Menagiana 1729. [Cf. article de I. Leroy-Turcan sur les originaux et les contrefaçons.]


Notes

1. Nous avons choisi de nous appuyer sur une édition tardive du Menagiana, préférant, dans l'optique de l'étude d'une conception globale de la littérature, la diversité à la précision.

2. Nous sommes à l'évidence en droit de remettre en cause la véracité de l'anecdote elle-même et de l'amitié de Ménage et de Chapelain en 1659. Cela ne change toutefois en rien le jugement porté sur la comédie de Molière.