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Le vertige des cartes

Note: Patricia Loué est artiste peintre. À l'occasion de son exposition à la Mairie du 6e de Paris (du 18 novembre au 10 décembre 2015, salon du Vieux Colombier), j'avais écrit le texte suivant. Je le reproduis ici, accompagné d'une photo de l'artiste au travail.

Éric Guichard
Directeur de programme au Collège international de philosophie
Responsable de l'équipe Réseaux, Savoirs & Territoires de l'Ens-Ulm

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Une carte nous surprend toujours. Déjà, elle se donne à lire pour elle-même: entre texte et image, elle fait danser sous nos yeux des lignes et des surfaces, des mots et des symboles, des couleurs et des vecteurs.

La carte nous invite aussi à lire le monde. Non seulement comme il serait, comme elle est supposée le reproduire. Mais aussi tel qu'il est écrit: nous savons que ce monde est multiple, écho complexe de nos perceptions, interprétations, traductions. Or, pour rendre ces sensations intelligibles, pour partager ces analyses, pour affiner ces représentations, nous avons inventé l'écriture. Sans imaginer que ce petit instrument, initialement prévu pour être un casier à mémoire ou un sac-à-mots, allait s'imposer comme passerelle de presque toutes les correspondances précitées, devenir matrice de notre esprit et donc sculpteur du monde.

La carte, elle, le sait. Elle nous adresse toujours un clin d'oeil facétieux: « oh toi, qui me lis, me regarde ou m'admires, me crois-tu sur parole? La ville, le pays, le monde que je décris sont-ils à l'image de ce que j'affiche? ». Ici la carte est Sphynx: notre réponse, quelle qu'elle soit, sera fausse. Nous savons bien qu'elle nous rirait au nez si nous avions la naïveté de lui répondre « mais oui, le Grand-Paris ou la Sologne sont des copies de ton image ». C'est bien la carte qui est image du monde, et non l'inverse. C'est pour cela que nous répondons « non ». La ville de Paris, son histoire artistique et politique, ou la Sologne, que Léonard de Vinci voulait ériger en Île de France avec Romorantin comme capitale, ne peuvent être des répliques d'une chose qui s'en veut la synthèse.

C'est là que nous sommes pris d'un doute. Nous pouvons lire la carte car nous sommes éduqués à la lire. Si nous y voyons Salbris, ses routes ou les périphériques parisiens, c'est que nous savons faire le lien entre le sol que nous foulons, la place de la terre dans l'univers, et la projection d'un de ses fragments sur la toile ou l'imprimé que nous contemplons. Mais combien de représentations, de savoirs, de découvertes et d'apprentissages se superposent, avant que ce cheminement ne devienne spontané? Combien de constructions culturelles, lentement sédimentées sont-elles nécessaires avant de pouvoir lire une carte: de lire le monde écrit au prisme d'une lunette elle-même fruit de l'écriture?

C'est cette aventure que nous narre Patricia Loué: elle nous peint le monde tel qu'il est écrit. À grands traits lumineux, elle nous dessine d'abord « son » monde. Normal, pour une artiste, pensons-nous. Ce monde a ceci de réconfortant qu'outre la beauté de ses lumières, de ses constructions, de ses fulgurances, il est tangible: nos repérons des rivières, des verrières, des villes. Nous devinons Bruxelles et les cathédrales industrielles qui ont forgé nos imaginaires. Nous nous installons dans l'atelier de l'artiste, que Patricia Loué nous rend si confortable. Les mers ulysséennes, les reflets des oranges bleues, les encres aquarelles de nos souvenirs et les plafonds de nos monuments intellectuels nous portent et nous accompagnent avec bienveillance.

Car nous sommes ici en terrain connu: c'est toute l'histoire de l'art que nous rappelle Patricia Loué, avec délicatesse et sans travers pédagogique ni érudit. Seulement l'histoire de l'art? Non. Car avec son projet de rêveries cartographiques, entamé depuis 2012 et pensé depuis 2005, et donc bien avant le réjouissant regain d'intérêt pour les cartes dans les mondes artistiques, intellectuels et scientifiques, Patricia Loué nous décrit, avec la poésie et la sincérité qui lui sont propres, l'aventure de la psyché: c'est bien la façon dont nous interprétons le monde, dont nous le fabriquons, l'écrivons qu'elle détaille, qu'elle illumine.

Nulle illusion dans son travail. Patricia Loué ne nous dit pas que les murs entre les poètes et les physiciens, entre les musiciens et les mathématiciens, entre les peintres et les philosophes sont transparents. Elle nous montre que leurs univers sont entrelacés, elle nous en peint les passerelles, parfois vertigineuses, toujours séduisantes; elle nous dessine l'épaisseur féconde de leurs reflets. Avec ce mélange de délicatesse, de sobriété, de sincérité sans pareilles, elle nous explique la splendeur de l'expérience matérielle et intellectuelle de la cartographie. Et c'est convaincant de beauté.


Patricia Loué est artiste associée à l'équipe Réseaux, Savoirs & Territoires de l'Ens-Ulm.

Page créée le 10 février 2016, modifiée le 10 février 2016