II° Le D.A.F…. Un exemple qui n'est pas un modèle…

La Préface du G.D.U. passe ainsi en revue les productions précédentes dans le genre. A cet égard, l'ordre du commentaire est éclairant puisque l'auteur, avant de sérier la production sous les rubriques lexicographie, encyclopédie, biographie, envisage les conditions dans lesquelles l'idée de dictionnaire a pu naître. :

Assignant un terme initial plausible à la série des ouvrages relevant du genre dictionnaire, Larousse énonce une série de considérations dans lesquelles s'affirme sa conception globale de l'évolution des langues et des sociétés :

La série énumérative d'ouvrages immédiatement proposée confirme un tel sentiment en embrassant toute la production qui sépare :

1° le Lexique homérique, œuvre d'Apollonius le sophiste [Alexandrie ; Première édition, par Villoison, Paris, 1773, 2 vol. in-4°]

2° le Glossaire de Suidas [1ère édit., Milan, 1499 ; la meilleure, Cambridge, 1705, 3 vol. in-folio.] ou

3° l'Etymologicum magnum, glossaire grec anonyme, probablement postérieur à celui de Suidas [Venise, 1499 ; Goettingue, 1765].

L'ascendant chez un moderne d'une culture classique se fait ici bien sentir ; non que tout de cette culture, pour Larousse, soit immédiatement transposable, assimilable et intégré aux développements du monde contemporain; parce que Larousse n'a pu pleinement profiter en sa jeunesse de cette culture classique. Mais parce que le lexicographe a conscience que les éléments fondamentaux de cette culture jouent déjà à travers la langue comme des moyens de stabiliser un univers et une société. Dans ce cadre, la constitution du dictionnaire, en tant que genre littéraire et objet matériel, s'avère capitale. Larousse n'omet pas de citer les premiers auteurs qui se sont efforcés dans cette voie :

La palme revient toutefois à l'entreprise suscitée par Richelieu : le Dictionnaire de l'Académie françoise. Car c'est essentiellement en tant que régulateur de la langue littéraire qu'apparaît cet ouvrage aux yeux de Larousse : expression d'une volonté de ratisser de polissage du langage, dont -- rateau et pierre ponce à l'appui -- se gaussera à peu près à la même époque Charles Nodier, le D.A.F. de 1694 symbolise ainsi pour Larousse la nécessité de solidariser en langue la libre parole d'individus encore trop soumis aux variations de pratiques dialectales, lesquelles sont incompatibles avec l'affirmation du génie de la France monarchique et des Rois qui la gouvernent :

La métaphore initiale de son développement place immédiatement l'analyse du texte de Larousse sous l'éclairage juste nécessaire à son interprétation. Le lexicographe marque là son souci de l'ordre, en continuité avec les lignes précédentes ; et l'on comprendra aisément que le résumé de l'histoire des éditions successives soit si cursivement mené :

Immédiatement, toutefois, l'édition de 1694 convoque à sa suite les éditions et rééditions ultérieures. Le D.A.F. est ainsi institué de facto en série, mais, plus important, cette série elle-même est prise en considération par Larousse comme l'indice grâce auquel les différences d'une édition à l'autre prennent sens. Et, plus que celle d'un Sisyphe éternel, s'impose donc ici l'image d'un travail de Pénélope, qui confère implicitement à la langue française les qualités d'un palimpseste incessamment repris, modifié mais régulé par une norme, et réécrit de génération en génération par les détenteurs d'un savoir et d'une autorité. On retrouvera plus loin cette image même. L'analogie n'est pas sans portée en ce qui concerne le statut des études consacrées à cet objet.

Si la langue peut en effet être assimilée à un palimpseste, et si le passage du temps résulte en relais insensibles d'une continuité du matériau antérieure à toutes les formes variées de sa réalisation, cela signifie que la langue est considérée au départ comme achevée. Larousse retrouve ici le terme originel de son raisonnement, mais doit cependant et simultanément admettre l'inadéquation de cette fixité que l'évolution même des sens des mots dément. Certes, je ne voudrais pas commettre d'anachronisme : la science sémantique, telle tout au moins que la définit Michel Bréal [1883-1897] (8), est bien postérieure de plusieurs années à l'observation de Larousse, mais il est indéniable que les réflexions de ce dernier, essentiellement centrées sur le problème du mot, doivent prendre en considération les facteurs étymologique et morpho-syntaxique qui gouvernent l'adaptabilité de la forme des éléments lexicaux aux conditions réelle de leur emploi en situation, c'est-à-dire, en tant que signes, à l'articulation du réel et du langage. La constatation élémentaire de l'usage des mots dénote immédiatement cette variabilité, de sorte que l'édition la plus récente du D.A.F., préfacée par Villemain, signe la reconnaissance d'un modèle et d'une loi :

Une norme respectueuse de cette notion floue et proprement fascinante qu'est le génie de la langue est ici strictement prescrite : après les révolutions de 1789 et de 1830, la langue française répond donc toujours de manière optimale au principe d'obédience que lui imposait Richelieu dans les lettres patentes de 1634 ; toutefois, en 1835, le roi n'est plus le Roi de France et le lieutenant de Dieu sur la terre ; il est devenu beaucoup plus bourgeoisement le Roi des Français, qui garantit à ces derniers une constitution politique par l'intermédiaire d'une charte, laquelle ne serait rien sans l'existence prédéfinie et obligée d'une langue nationale, prédicat dont la grammaire et le dictionnaire des frères Bescherelle feront leur étendard marchand. Et, face à la prolifération extraordinaire du lexique et des divers vocabulaires techniques le composant, reste -- plus prégnante que jamais -- la nécessité de juguler les formes, de retenir les énergies et de limiter l'étendue du lexique enregistré dans le dictionnaire. Larousse ne peut ici que reprendre en partie à son compte, et à son corps défendant, un fragment de l'argumentation des Académiciens ; ce qui est aussi une manière de se situer par rapport à la langue en tant qu'objet, et de la concevoir :

Le jugement global de Larousse sur le D.A.F. reste positif en raison même de cette déférence marquée par l'Académie à l'endroit des meilleurs écrivains de la France ; ce qui réaffirme l'idée selon laquelle la langue ne saurait exister sans le soutien et le support de la littérature, qui fournit des exemples et des modèles. On n'est pas peu surpris de trouver là Pierre Larousse en sympathie avec les idées fixistes que Charles-Pierre Girault-Duvivier développait en 1811 dans la préface de la première édition de sa Grammaire des Grammaires (9). Mais, les deux hommes, on le sait, partagent une même ferveur pédagogique et Pierre Larousse est bien celui qui, dans la 3e année de son Cours de Grammaire supérieure, en 1868, écrit encore :

On retrouve au reste ce souci de la clarification et de l'exposition compréhensible au plus grand nombre dans les remarques que Larousse porte sur le traitement des gloses définitionnelles du D.A.F. Il s'agit là d'une observation qui permet de comprendre que la langue, avant d'être objet de science, est tout d'abord conçue comme instrument de médiation de l'homme avec le monde. Or, en ces années du dix-neuvième siècle, le statut anthropologique de l'individu est profondément altéré. De sujet soumis à des ordres qui lui échappent et qui l'oppriment, l'homme devient citoyen d'une nation à l'intérieur de laquelle chacun est appelé à occuper sa place selon ses mérites (10) ; il est alors nécessaire que l'institution mette à sa disposition tous les moyens indispensables au développement de ses facultés intellectuelles. Le dictionnaire, dans ces conditions, se trouve investi d'une fonction essentielle de dispensateur de connaissance :

Larousse ne manque pas de souligner ce lien du mot à la grammaire qu'expose le dictionnaire ; perspective somme toute moderne, qui permet d'échapper aux pièges d'une nomenclature uniquement nominaliste, mais que l'on prendra naturellement garde de ne pas confondre par anachronisme avec la conception développée aujourd'hui par certains linguistes d'un lexique-grammaire. Pierre Larousse n'entend pas étudier les propriétés sémantiques des catégories grammaticales et les propriétés grammaticales des catégories sémantiques ; il souhaite seulement définir les conditions dans lesquelles un discours conforme aux principes esthétiques et moraux de la grammaire articule le rapport de l'homme au monde. Il faut bien alors s'en remettre aux relations que la morphologie et la syntaxe autorisent entre les mots :

Il ne s'agit ici encore une fois que de décision et d'autorité. Manière détournée d'aborder le problème de l'auctoritas politique, scientifique, idéologique et esthétique, sous laquelle les usages de la parole restent toujours contraints. L'analyse de Larousse se fait alors plus critique à l'endroit de l'Académie française, et plus circonstanciée quant à l'une des grandes questions qui ont travaillé en Europe la pensée du langage au siècle classique ; à savoir celle de l'origine des mots. Avant la conception d'une discipline spécifique, qui aura pour nom sémantique, le problème de l'évolution des sens des mots se partage entre un point de vue historique, celui de l'étymologie, et un point de vue en quelque sorte fonctionnel, celui de la rhétorique et plus particulièrement, depuis Dumarsais [1730], des tropes… ou des différents sens. La perspective étymologique bénéficie elle-même d'une longue tradition, ponctuée par les ouvrages célèbres de Gilles Ménage (11) et la notice rédigée par Turgot pour l'Encyclopédie de d'Alembert et de Diderot. Larousse opte sur ces matières pour une double critique. La timidité des Académiciens à l'endroit des explications étymologiques peut être justifiée par la conscience de la difficulté d'une tâche pour laquelle manquaient peut-être les éléments fondamentaux d'une documentation sûre : la philologie scientifique au XVIIIe siècle étant encore en voie de constitution avec les quarante volumes in-folio manuscrits de Lacurne de Sainte-Palaye [qui ne seront au reste publiés pour la première fois qu'en 1876]. Mais cette réserve, dictée par une certaine sagesse, ne saurait atténuer la portée de la seconde critique qui porte, elle, sur la fausse modestie des auteurs du D.A.F. Il s'agit de la question des exemples et des citations sur lesquels doit s'appuyer la notice si l'on veut que le dictionnaire, selon la célèbre expression de Voltaire, ne se réduise pas à un squelette. J'ai suffisamment traité naguère cet aspect du problème de l'autorité dans l'édition du D.A.F. de 1835 (12), pour qu'il soit inutile d'y revenir. Remarquons simplement que Pierre Larousse souligne ici une fois de plus le lien consubstantiel infrangible qui, dans son esprit comme dans celui de nombre de ses contemporains, unit la langue à la littérature. De sorte que, lorsqu'il vante les mérites supérieurs de son entreprise lexicographique, ce n'est pas l'expression d'une vanité un peu puérile qui se fait jour mais, plus profondément, la reconnaissance d'une valeur : celle qui résulte du retour aux textes dans leur matérialité scripturale la plus stricte … pour l'époque tout au moins ! Et par là, contemporain de Francisque Michel, de Xavier Marmier et de Paulin Paris, Pierre Larousse s'inscrit progressivement dans le développement de la seconde philologie française que produiront les travaux de François Génin, Gustave Fallot, Paul Ackermann et Gabriel Peignot :

On peut même lire dans cette attitude la reconnaissance du caractère justificatif et explicatif de l'histoire comme moteur des transformations de la langue et de la société. Même si Larousse n'est pas l'historien exact et précis de la langue qu'on pourrait espérer grâce à des études de première main de la philologie classique, le concepteur du G.D.U. s'inscrit ici en continuateur lointain de l'Histoire de la langue française de Gabriel Henry [Iena, 1812] et s'insère avec ses mérites et ses limites dans la série des travaux contemporains de :

1° Jean-Jacques Ampère [1841 : Histoire de la formation de la langue française],

2° Albin de Chevallet [1853-1857 : Origine et formation de la langue française],

3° Émile Littré [1862 : Histoire de la langue française, 2 vol., dont les articles constitutifs sont bien antérieurs] ou

4° Pierre-Augustin Pélissier [1866 : La Langue française depuis son origine jusqu'à nos jours. Tableau historique de sa formation et de ses progrès].

La langue fixée par l'Académie autoriserait en quelque sorte une paléontologie linguistique en laquelle il est possible d'entrevoir les premiers éléments de cet organicisme dont Schleicher et Max Müller doteront le langage afin d'en faire, au détour des années 1860, l'objet d'une science généalogique et fonctionnelle. Larousse entend en quelque sorte ce discours porté par l'air du temps :

Toutefois cette aménité du jugement n'empêche pas le lexicographe de critiquer des aspects plus ponctuels du travail des Académiciens par lesquels se révèlent chez eux des insuffisances dommageables au regard de l'avancement du savoir linguistique. Il s'agit tout d'abord de la question de la prononciation, dont on sait qu'elle devint -- en dépit de la supériorité patente de l'écrit sur l'oral -- un facteur de discrimination sociologique important ; la prononciation, d'une part, dénote l'origine géographique du locuteur, et, d'autre part, elle signe son niveau de culture générale, et notamment sa connaissance des langues étrangères. Il importe, en conséquence, de fournir aux usagers des repères à respecter ; à l'orthographie discriminante correspond une orthoépie discrétionnaire dont le dictionnaire doit donner la clef… La pensée du langage réitère là sa fonction prescriptive :

En une période qui voit la prolifération la plus extensive qu'ait connue jusqu'alors le lexique français, le reproche le plus sérieux adressé au D.A.F., dont Larousse en successeur Boiste et de Gattel se préserve soigneusement, est celui de la restriction d'une nomenclature limitée aux termes non techniques. Indubitablement au regard de l'encyclopédiste et du pédagogue, cette frilosité des Académiciens paraît incompatible avec le souci de donner à chacun les moyens de représenter et étiqueter les constituants du monde ambiant. Et il est en particulier un point sur lequel Larousse fait spécialement porter sa critique : celui du quasi-mutisme qu'observe l'Académie devant les procédures dérivationnelles et compositionnelles, dont on sait qu'elles sont les grandes pourvoyeuses de création lexicale. Taire au public les modes de production linguistique des mots et les objets lexicaux qui résultent de leur application donne à l'auteur de la Lexicologie des écoles primaires [1849] et de tous les ouvrages qui en dérivent (13) l'impression que l'on prive les usagers de la possibilité de maîtriser l'instrument par lequel ils s'expriment :

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Notes

8. On se reportera ici à la section « Sémantique » du présent site, s. v. Michel Bréal.

9. Il n'est d'ailleurs pas sans intérêt de noter que la phraséologie des deux auteurs recourt parfois aux mêmes expressions analogiques, telle celle du labyrinthe : " L'écrivain embarrassé sur l'emploi de certaines locutions, sur certaines règles qu'il n'a pas présentes à la mémoire, ou qu'il n'a pas approfondies, cherche souvent un guide qui l'éclaire; il ignore quel est le Grammairien qu'il pourra consulter avec confiance; souvent même, dans son incertitude, et craignant de tomber dans une faute, il adopte une tournure qui ne rend pas complètement son idée, ou qui la dénature. Je lui offre le fil d'Ariane, je lui indique la sortie du labyrinthe; et c'est, éclairé par les lumières des plus célèbres Grammairiens et des plus grands écrivains, qu'il reconnoîtra la route à suivre, ainsi que les mauvais pas à éviter " [p. ii-iii]. Présomption ou non, un tel aveu marque nettement l'articulation de la grammaire et du style qu'un esprit conservateur du début du XIXe siècle pouvait exposer sous l'hypothèque éthique conditionnant alors toute définition du Beau : " Bien convaincu que la Religion et la Morale sont les bases les plus essentielles de l'éducation; que les règles les plus abstraites sont mieux entendues lorsqu'elles sont développées par des exemples; et qu'à leur tour les exemples se gravent mieux dans la mémoire, lorsqu'ils présentent une pensée saillante, un trait d'esprit ou de sentiment, un axiome de morale, ou une sentence de religion, je me suis attaché à choisir de préférence ceux qui offrent cet avantage. J'ai en outre multiplié ces exemples autant que je l'ai pu, et je les ai puisés dans les auteurs les plus purs, les plus corrects; de sorte que, si dans certains cas, nos maîtres en grammaire sont partagés d'opinion, si certaines difficultés se trouvent résolues par quelques-uns d'eux d'une façon différente, et qu'on soit embarrassé sur le choix que l'on doit faire, sur l'avis que l'on doit suivre, on éprouvera du moins une satisfaction, c'est qu'on aura pour se déterminer l'autorité d'un grand nom; car, comme l'a dit un auteur, Il n'y a de Grammairiens par excellence que les grands écrivains " [pp. vi-vii]

10. Inutile de revenir ici sur tous les textes philosophiques, politiques ou littéraires qui abordent cette question. Que l'on se rappelle tout simplement le passage du Stello de Vigny dans lequel Chatterton fait la description de l'organisation de l'état anglais : " … nous sommes tous de l'équipage, et nul n'est inutile dans la manœuvre de notre glorieux Navire. " [xvii]

11. Isabelle Turcan a rendu justice aux qualités de ce travail sur lequel Boileau et Molière avaient trop rapidement jeté le discrédit, et a montré toute l'importance du D.E.O.L.F. de 1694, et la somme de connaissances qu'il renferme alors pour l'époque ; elle a également bien établi que la réédition de 1750, en raison des avancées de la connaissance, a contribué à en périmer superficiellement le contenu, d'où la mise au point méthodologique de Turgot, pour laquelle Pierre Guiraud, en 1964, n'hésite pas à parler de " l'extraordinaire article de Turgot qui formule déjà en des termes vraiment prophétiques les principes d'où sortira la philologie moderne "… [L'Étymologie, Paris, Que Sais-Je n° 1122, P.U.F., 1964, p. 15.] Voir I. Leroy-Turcan, Introduction à l'étude du Dictionnaire étymologique ou Origines de la langue françoise de Gilles Ménage (1694), Lyon, 1991.

12. Voir Jacques-Philippe Saint-Gérand : "Le statut des Exemples dans le Dictionnaire académique et ses entours : transitions du XVIIIe au XIXe siècle", Paris, Palais de l'Institut, Colloque Le Dictionnaire de l'Académie et la Lexicographie Institutionnelle Européenne, 17 novembre 1994, Actes publiés par Bernard Quemada avec la collaboration de Jean Pruvost, Honoré Champion, 1998, pp. 271-294

13. Cours lexicologique de style [1851] ; Petite grammaire lexicologique du premier âge [1852] ; La Lexicologie des écoles [1854] ; Méthode lexicologique de lecture [1856]….