Lamartine, Voyage en Orient pp. 35-43

    -- 13 juillet, mouillés dans le petit golfe de la Ciotat. -- Le vent favorable, un moment levé, s'est bientôt évanoui dans nos voiles. Elles retombaient le long des mâts et les laissaient osciller au gré des plus faibles lames. Belle image de ces caractères auxquels manque la volonté, ce vent de l'âme humaine, caractères flottans qui fatiguent ceux qui les possèdent; ces caractères usent plus par la faiblesse que les courageux efforts qu'une volonté rigoureuse imprime aux hommes d'énergie et d'action; comme les navires aussi qui, sur une mer calme et sans vent, se fatiguent davantage que sous l'impulsion d'un vent frais qui les poussent {=sic} et les soutient sur l'écume des vagues.
    Soit hasard, soit manoeuvre secrète de nos officiers, nous nous trouvons forcés par le
vent à entrer à trois heures dans le golfe riant de la Ciotat, petite ville de la côte de Provence, où notre capitaine et presque tous nos matelots ont leurs maisons, leurs femmes et leurs enfans. A l'abri d'un petit môle qui se détache d'une colline gracieuse, toute vêtue de vignes, de figuiers et d'oliviers, comme une main amie que le rivage tend aux matelots, nous laissons tomber l'ancre. L'eau est sans ride et tellement transparente qu'à vingt pieds de profondeur nous voyons briller les cailloux et les coquillages, ondoyer les longues herbes marines, et courir des milliers de poissons aux écailles chatoyantes, trésors cachés du sein de la mer, aussi riche, aussi inépuisable {inépuissable} que la terre en végétation et en habitans. La vie est partout comme l'intelligence! Toute la nature est animée, toute la nature sent et pense! Celui qui ne le voit pas n'a jamais réfléchi à l'intarissable {intarisable} fécondité de la pensée créatrice! Elle n'a pas dû, elle n'a pas pu s'arrêter; l'infini est peuplé, et partout où est la vie, là aussi est le sentiment; et la pensée a des degrés inégaux sans doute, mais sans vide. En voulez-vous une démonstration physique? Regardez une goutte d'eau sous le microscope solaire: vous y verrez graviter des milliers de mondes! des mondes dans une larve d'insecte, et si vous parveniez à décomposer encore chacun de ces milliers de mondes, des millions d'autres univers vous apparaîtraient encore! Si de ces mondes sans bornes et infiniment petits vous vous élevez tout à coup aux grands globes innombrables des voûtes célestes, si vous plongez dans les voies lactées, poussière incalculable de soleils dont chacun régit un système de globe plus vaste que la terre et la lune, l'esprit reste écrasé sous le poids {poid} de ces calculs; mais l'âme les supporte et se glorifie d'avoir sa place dans cette oeuvre, d'avoir la force de la comprendre, d'avoir un sentiment pour en bénir, pour en adorer l'auteur! O mon Dieu! que la nature est une digne prière pour celui qui t'y cherche, qui t'y découvre sous toutes les formes, et qui comprend quelques syllabes de sa langue muette, mais qui dit tout!

    -- Golfe de la Ciotat, 14 au soir. -- Le vent est mort et rien n'annonce son retour. La surface du golfe n'a pas un pli; la mer est si plane qu'on y distingue çà et là l'impression des ailes transparentes des moustiques qui flottent sur ce miroir, et qui seules le ternissent à cette heure. Voilà donc à quel degré de calme et de mansuétude peut descendre cet élément qui soulève les vaisseaux à trois ponts sans connaître leur poids, qui ronge des lieues de rivage, use des collines, et fend des rochers, brise des montagnes sous le choc de ses lames mugissantes! Rien n'est si doux que ce qui est fort.
    Nous descendons à terre sur les instances de notre capitaine qui veut nous présenter à sa femme et nous montrer sa maison. La ville ressemble aux jolies villes du royaume de Naples sur la côte {côté} de Gaëte. Tout est rayonnant, gai, serein; l'existence est une fête continuelle dans les climats du midi. Heureux l'homme qui naît et qui meurt au soleil! Heureux surtout celui qui a sa maison, la maison et le jardin de ses pères, aux bords de cette mer dont chaque vague est une étincelle qui jette sa lumière et son éclat sur la terre! Les hautes montagnes exceptées, qui empruntent la clarté de leurs cimes et de leurs horizons aux neiges qui les couvrent, au ciel dans lequel elles plongent, aucun site de l'intérieur des terres, quelque riant, quelque gracieux que le fassent les collines, les arbres et les fleuves, ne peut lutter de beauté avec les sites que baignent les mers du midi. La mer est aux scènes de la nature ce que l'oeil est à un beau visage; elle les éclaire, elle leur donne ce rayonnement, cette physionomie qui les fait vivre, parler, enchanter, fasciner le regard qui les contemple.

    -- Même jour. -- Il est nuit, c'est-à-dire ce qu'on appelle la nuit dans ces climats. Combien n'ai-je pas compté de jours moins éclairés sur les flancs veloutés des collines de Richemond en Angleterre! dans les brumes de la Tamise, de la Seine, de la Saône, ou du lac de Genève! Une lune ronde monte dans le firmament; elle laisse dans l'ombre notre brick noir qui repose immobile à quelque distance du quai. La lune en avançant a laissé derrière elle comme une traînée de sable rouge dont elle semble avoir semé la moitié du ciel; le reste est bleu et blanchit à mesure qu'elle approche. A un horizon de deux milles à peu près, entre deux petites îles, dont l'une a des falaises élevées et jaunes comme le Colysée à Rome, et dont l'autre est violette comme des fleurs de lilas, on voit sur la mer le mirage d'une grande ville; l'oeil y est trompé: on voit étinceler des dômes, des palais aux façades éblouissantes, de long {=sic} quais inondés d'une lumière douce et sereine, à droite et à gauche, les vagues blanchissent et semblent l'envelopper; on dirait Venise ou Malte dormant au milieu des flots. Ce n'est ni une île, ni une ville, c'est la réverbération de la lune au point où son disque tombe d'aplomb sur la mer; plus près de nous, cette réverbération s'étend et se prolonge, et roule un fleuve d'or et d'argent entre deux rivages d'azur. A notre gauche, le golfe étend jusqu'à un cap élevé la chaîne longue et sombre de ses collines inégales et dentelées; à droite, c'est une vallée étroite et fermée où coule une belle fontaine à l'ombre de quelques arbres; derrière, c'est une colline plus haute, couverte jusqu'au sommet d'oliviers que la nuit fait paraître noirs; depuis la cime de cette colline jusqu'à la mer, des tours grises, des maisonnettes blanches, percent çà et là l'obscurité monotone des oliviers, et attirent l'oeil et la pensée sur la demeure de l'homme. Plus loin encore, et à l'extrémité du golfe, trois énorme {=sic} rochers s'élèvent sans bases sur les flots; de formes bizarres, arrondis comme des cailloux, polis par la vague et les tempêtes, ces cailloux sont des montagnes; jeux gigantesques d'un océan primitif dont nos mers ne sont sans doute qu'une faible image.

    -- 15 juillet. -- Nous avons visité la maison du capitaine de notre brick; jolie demeure, modeste, mais ornée. Nous fûmes reçus par la jeune femme souffrante et triste du départ précipité de son mari. Je lui offris de la prendre à bord et de nous accompagner pendant ce voyage, qui devait être plus long que les voyages ordinaires d'un bâtiment de commerce. Sa santé s'y opposait; elle allait seule, sans enfants, et malade, compter de longs jours et de longues années peut-être, pendant l'absence de son mari. Sa figure douce et sensible portait l'empreinte de cette mélancolie de son avenir et de cette solitude de son coeur. La maison ressemblait à une maison flamande; ses murs étaient tapissés des portraits des vaisseaux que le capitaine avait commandés. Non loin de là, il nous mena voir dans la campagne une maison où il se préparait, quoique jeune, un asile pour se retirer du vent et du flot. Je fus bien aise d'avoir vu l'établissement champêtre où cet homme méditait d'avance son repos et son bonheur pour sa vieillesse. J'ai toujours aimé à connaître le foyer, les circonstances domestiques de ceux avec qui j'ai dû avoir affaire dans ce monde. C'est une partie d'eux-mêmes; c'est une seconde physionomie extérieure qui donne la clef de leur caractère et de leur destinée.
    La plupart de nos matelots sont aussi de ces villages. Hommes
doux, pieux, gais, laborieux, maniant le vent, la tempête et la vague, avec cette régularité calme et silencieuse de nos laboureurs de Saint-Point maniant la herse ou la charrue; laboureurs de mer, paisibles et chantans comme les hommes de nos vallées, suivant aux rayons du soleil du matin leurs longs sillons fumans sur les flancs de leurs collines!

    -- 16 juillet. -- Réveillé de bonne heure, j'entendis ce matin, sur le pont immobile, la voix des matelots avec le chant du coq et le bêlement de la chèvre et de nos moutons. Quelques voix de femmes et des voix d'enfans complétaient l'illusion; j'aurais pu me croire couché dans la chambre de bois d'une cabane de paysan, sur les bords du lac de Zurich ou de Soleure. Je montai; c'étaient les enfans de quelques-uns de nos matelots que leurs femmes avaient amenés à leurs pères. Ceux-ci les asseyaient sur les canons, les tenaient debout sur les balustrades du navire, les couchaient dans la chaloupe, les berçaient dans le hamac, avec cette tendresse dans l'accent et ces larmes dans les yeux qu'auraient pu avoir des mères ou des nourrices. Braves gens, aux coeurs de bronze contre les dangers, aux coeurs de femme pour ce qu'ils aiment, rudes et doux comme l'élément qu'ils pratiquent! Qu'il soit pasteur, qu'il soit marin, l'homme qui a une famille a un coeur pétri de sentimens humains et honnêtes. L'esprit de famille est la seconde âme de l'humanité; les législateurs modernes l'ont trop oublié; ils ne songent qu'aux nations et aux individualités; ils omettent la famille, source unique des populations fortes et pures, sanctuaire des traditions et des moeurs, où se retrempent toutes les vertus sociales; la législation, même après le christianisme, a été barbare sous ce rapport; elle repousse l'homme de l'esprit de famille au lieu de l'y convier! Elle interdit à la moitié des hommes la femme, l'enfant, la possession du foyer et du champ; elle devait ces biens à tous, dès qu'ils ont âge d'homme; il ne fallait les interdire qu'aux coupables. La famille est la société en raccourci; mais c'est la société où les lois sont naturelles parce qu'elles sont des sentimens. Excommunier de la famille aurait pu être la plus grande réprobation, la dernière flétrissure de la loi; c'eût été la seule peine de mort d'une législation chrétienne et humaine: la mort sanglante devrait être effacée depuis des siècles.

    -- Juillet, toujours mouillés par vent contraire. -- A un mille à l'ouest, sur la côte, les montagnes sont cassées comme à coup de massues; les fragmens énormes sont tombés, çà et là, sur les pieds des montagnes ou sous les flots bleus et verdâtres de la mer qui les baigne. La mer y brise sans cesse; et de la lame qui arrive avec un bruit alternatif et sourd contre les rochers, s'élancent comme des langues d'écume blanche qui vont lécher les bords salés. Ces morceaux entassés de montagnes, car ils sont trop grands pour qu'on les appelle rochers, sont jetés et pilés avec une telle confusion les uns sur les autres, qu'ils forment une quantité innombrables d'anses étroites, de voûtes profondes, de grottes sonores, de cavités sombres, dont les enfans de deux ou trois cabanes de pêcheurs du voisinage connaissent seuls les routes, les sinuosités et les issues. Une de ces cavernes, dans laquelle on pénètre par l'arche surbaissée d'un pont naturel, couvert d'un énorme bloc de granit, donne accès à la mer et s'ouvre ensuite sur une étroite et obscure vallée que la mer remplit tout entière de ses flots limpides et aplanis comme le firmament dans une belle nuit. C'est une calangue connue des pêcheurs, où, pendant que la vague mugit et écume au dehors, en ébranlant de son choc les flancs de la côte, les plus petites barques sont à l'abri; on y aperçoit à peine ce léger bouillonnement d'une source qui tombe dans une nappe d'eau. La mer y conserve cette belle couleur d'un jaune verdâtre et moiré que voit si bien l'oeil des peintres de marine, mais qu'ils ne peuvent jamais rendre exactement, car l'oeil voit plus que la main ne peut imiter.
    Sur les deux flancs de cette vallée marine montent à perte de vue deux murailles de rochers presque à pic, sombres et d'une couleur uniforme, pareille à celle du mâchefer, quelque temps après qu'il est tombé de la fournaise. Aucune plante, aucune mousse n'y trouve même une fente pour se suspendre et s'enraciner, pour y faire flotter ces guirlandes de lianes et ces fleurs que l'on voit si souvent onduler sur les parois des rochers de la Savoie, à des hauteurs où Dieu seul peut les respirer; nues, droites, noires, repoussant l'oeil, elles ne sont là que pour défendre de l'air de la mer les collines de vignes et d'oliviers qui végètent sous leur abri; images de ces hommes dominant une époque ou une nation, exposés à toutes les injures du temps et des tempêtes pour protéger des hommes plus faibles et plus heureux. Au fond de la calangue, la mer s'élargit un peu, serpente, prend une teinte plus claire à mesure qu'elle découvre plus de ciel, et finit enfin par une belle nappe d'eau dormante sur un lit de petits coquillages violets, concassés et serrés comme du sable. Si vous mettez le pied hors de la chaloupe qui vous a porté jusque-là, vous trouvez à gauche, dans le creux d'un ravin, une source d'eau
douce, fraîche et pure; puis en tournant à droite, un sentier de chèvres pierreux, rapide, inégal, ombragé de figuiers sauvages et d'azeroliers, qui descend des terres cultivées vers cette solitude des flots. Peu de sites m'ont autant frappé, autant alléché dans mes voyages. C'est ce mélange parfait de grâce et de force qui forme la beauté accomplie dans l'harmonie des élémens comme dans l'être animé ou pensant. C'est cet hymen mystérieux de la terre et de la mer, surpris pour ainsi dire dans leur union la plus intime et la plus voilée. C'est cette image du calme et de la solitude la plus inaccessible, à côté de cet orageux et tumultueux théâtre des tempêtes, tout près du retentissement de ses flots. C'est un de ces nombreux chefs-d'oeuvre de la création, que Dieu a répandus partout comme pour se jouer avec les contrastes, mais qu'il se plaît à cacher le plus souvent sur les cimes impraticables des monts escarpés, dans le fond des ravins sans accès, sur les écueils les plus inabordables de l'Océan, comme des joyaux de la nature qu'elle ne découvre que rarement à des hommes simples, à des bergers, à des pêcheurs, aux voyageurs, aux poètes, ou à la pieuse contemplation des solitaires.

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