1. Vitruve

Le traité d'architecture de Marcus Vitruvius Pollio, De architectura decem libri, rédigé au 1er s. avant J.-C., fut l'inspiration principale de la théorisation et de la pratique architecturales pendant la Renaissance italienne. Il fut imprimé plusieurs fois en Italie à Rome, Venise et Florence à partir d'environ 1487, avant d'être traduit en italien en 1521. L'édition de Giovanni Giocondo, imprimée pour la première fois en 1511, fut utilisée pour la première impression française de 1523. La fin de la première moitié du XVIe siècle, période qui vit l'introduction en France de nombreux éléments de la Renaissance italienne, fut marquée, du point de vue de l'architecture, par la première traduction française, en 1547, des dix livres du traité de Vitruve.

2. Robert Estienne

En 1531, Robert Estienne imprime la première édition de son Thesaurus linguæ latinæ (= TLL). Entre 1536 et 1549, pendant qu'Estienne est encore à Paris, paraissent les deuxième et troisième éditions du TLL, et les premières et deuxièmes éditions de son Dictionarium latinogallicum (= DLG) et de son Dictionaire francoislatin (= DFL). Dans ces sept ouvrages, comme dans les troisièmes éditions du DLG et du DFL publiées à Paris après le départ d'Estienne pour Genève, le vocabulaire de l'architecture est largement puisé et illustré dans le traité de Vitruve. Encore dans la cinquième édition du DFL, c'est-à-dire le Thresor de la langue françoyse de Jean Nicot (1606), et dans la réédition du DFL due à Pierre Marquis (1609), on trouve quelques ajouts dont le latin est attribué à Vitruve.

En tout, la mention du nom de Vitruve qualifie plus de 150 items différents du TLL, environ 170 dans le DLG et 39 dans le DFL, plus 5 autres chez Nicot et 4 chez Marquis.

La baisse, dans le DFL, de la contribution de Vitruve -- 39 mentions contre 170 dans le DLG -- n'est qu'apparente. Dans la première édition de son DLG, Estienne supprime toute mention de ses sources. La première édition du DFL est simplement l'inversion du DLG. Si les mentions de sources sont par la suite rétablies pour le DLG, elle ne le sont pas pour le DFL. Le chiffre de 39 reflète donc des ajouts faits dans la deuxième édition de 1549 ou la troisième de 1564. Les deux dictionnaires latins, tout comme les additions faites au DFL en 1549 et 1564, contiennent également des emprunts non signés -- plus d'une centaine en tout.

La méthode générale d'Estienne peut être illustrée à partir d'une typologie de ses dictionnaires [1] et d'un exemple concret, l'article INTERVENIUM, concernant son exploitation de Vitruve.

Le TLL, à visée latine et destiné aux érudits, cite Vitruvius dans le texte et donne une référence de localisation; le DLG, dictionnaire bilingue qui s'adresse d'abord aux jeunes apprenants puis à un public général studieux, ne donne de Vitruve que le mot-vedette qu'il lui attribue à partir de 1546 et ajoute une traduction en français; au mot TERRE, le DFL, destiné aux mêmes publics que le DLG, ne signale pas l'origine du mot latin. Le DFL en 1549 (s.v. ENTREDEUX) puis le DLG en 1552 ajoutent l'item "L'entredeux des veines", tous deux attribuant le mot latin intervenium à Vitruve [2].

Quand le TLL cite plusieurs sources pour un même item, le DLG souvent ne les retient pas toutes. Ainsi, alors que TLL 1531 et 1536 citent Vitruve et Cicéron pour un même sens d'exhedra, DLG 1546 ne retient que le second: "Exedra, exedræ, pen. corr. Cic. Vn lieu ou il y a beaucoup de sieges."; il s'agit donc d'un item vitruvien caché.

Quelle est donc l'édition du traité de Vitruve utilisée par Estienne? Une première réponse est fournie par le TLL, qui, sous le mot FRONTATUS, nous renseigne que la forme diatori, équivalent grec de frontati lapides, se lit diatoni dans plusieurs exemplaires de Vitruve: "Vel, vt in quibusdam exemplaribus legitur, diatoni" (TLL 1531). La première édition imprimée de Vitruve (Rome, [c. 1487], BN Rés. m. V. 48) donne diatonos; l'édition vénitienne de 1497 -- qui, comme nous le verrons, revêt une importance particulière pour le sort de Vitruve en France -- donne diatoros; dans l'édition de Giocondo on lit diatonus [3]. Selon la bonne méthode des humanistes de la Renaissance, il est donc fait une comparaison des diverses leçons des éditions existantes.

Chez Estienne les deux formes diatori et diatoni dont imprimées en caractères romains. L'édition de Giocondo présente ce mot dans trois contextes différents: dans le texte (cf. note supra), il est donné en caractères grecs, sous la forme diatónous; dans la figure qui accompagne le texte il est écrit en latin, diatonus; l'index de 31 pages que Giocondo ajoute en appendice donne aussi la forme latine diatonus. Il en est de même dans l'index d'autres mots grecs: par exemple, klímata, skiatèras et strìx, tous trois en caractères grecs dans le texte [4], sont latinisés dans l'index [5]. Cet index a pu jouer un rôle important dans l'établissement de la nomenclature du TLL et du DLG: selon nos calculs, environ 85% des items qui nomment Vitruve dans ces deux dictionnaires sont dans l'index de Giocondo. L'index contient, outre des mots simples, un certain nombre de syntagmes lexicalisés, dont plusieurs sont enregistrés par Estienne: par exemple, creta viridis, pali ustilati, trabes compactiles, trientalis materia [6].

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Notes

1. Voir Wooldridge (1977: 44-46).

2. À moins d'indication contraire, les items enregistrés par une édition sont maintenus dans les suivantes.

3. Vitruve 1486: "Græci [...] interponunt singulos perpetua crassitutine utraque parte frontatos quos diatonos appellant: qui maxime religando confirmant parietum soliditatem." (livre 2, chapitre 8); Vitruve 1497: "[...] quos diatoros appellant [...]"; Vitruve 1513, 1522 et 1523: "[...] quos diatónous appellant [...]".

4. Respectivement à 1.1, 1.6 et 10.15.

5. Respectivement, clima, sciateras et strix.

6. Dans le texte, respectivement à 7.7, 5.12, 4.7 et 10.6; dans les dictionnaires, respectivement s.v. CRETA et VIRIDIS (DLG 1552), PALUS et VSTULATUS (DLG 1546), COMPACTILIS et TRABS (DLG 1552), TRIENTES (TLL 1531).