L. Biedermann-Pasques, "Les caractéristiques de la modernité du système graphique de Ménage (1675)"

Gilles Ménage, grammairien, lexicographe, étymologiste, infatigable observateur des différents usages du parler français, était lui-même intéressé par le fonctionnement du système graphique du français, annonçant au lecteur des Observations sur la Langue françoise (Paris, chez Claude Barbin, 1675), la parution d'un traité d'orthographe qui, selon nos recherches, n'a jamais été retrouvé, peut-être même n'a jamais vu le jour :

Nous tenterons de reconstruire la doctrine orthographique de Ménage, sous-jacente au système graphique des Observations, ou dont les principes sont éparpillés au fil des commentaires. Nous mettrons en parallèle les principes énoncés avec leurs réalisations graphémiques, mettant en perspective le système graphique des Observations, en amont, d'une part avec le Manuscrit de Mezeray 1673, véritable premier traité d'orthographe préparatoire à la rédaction du Dictionnaire de l'Académie de 1694, qui prône l'orthographe ordinaire, étymologique ; d'autre part avec la circulation des théories et des pratiques du courant d'orthographe phonétique, Lesclache 1668 et Lartigaut 1669 étant contemporains de Ménage ; enfin, en aval, avec le Dictionnaire françois de Richelet 1680, en orthographe modernisée, qui paraît cinq ans après les Observations.

1. Le principe d'écriture phonogrammique

L'observation très fine des diversités de parler (la diversité des réalisations we ouvert/e ouvert du même digramme oi, ou les alternances vocaliques E/A, I/E, O/OU, selon la province ou Paris, selon les groupes sociaux ou le registre de langue), et la polémique dans l'air, dans ce dernier tiers du XVIIe siècle, entre les Anciens et les Modernes, entre le courant d'orthographe ancienne, étymologique et le courant d'orthographe nouvelle, ont conduit le grammairien, spécialiste d'étymologie par surcroît, à s'interroger sur la nécessité d'un certain réajustement du système graphique.

1.1. La théorie classique de la représentation

Comparant le modèle graphique ancien, cest homme, à la graphie en usage dans le courant d'orthographe nouvelle, cet homme, Ménage recommande ce dernier en invoquant la théorie classique de la représentation, qui met en avant le principe d'écriture phonogrammique, c'est à dire, une certaine transparence entre le rapport graphie-phonie, comme les adeptes de l'orthographe phonétique et modernisée l'avaient exigé selon différents degrés :

Le même principe d'ajustement de la graphie sur la prononciation, en raison de la théorie de la représentation, est énoncé à propos de l'hésitation graphique en finale entre supports d'armes et suppos d'armes, sans r, selon la prononciation, forme graphique que Ménage recommande :

1.2. Ajustements phonogrammiques

Bien que féru d'étymologie, et son système graphique comporte des traits d'une orthographe étymologique (ne serait-ce que plus haut le maintien de s muet adscrit dans esté, nostre, 1675, 577), Ménage penche néanmoins pour un resserrement du rapport phonie-graphie, en particulier lorsque la prononciation usuelle d'un mot est par trop éloignée de sa graphie. En linguiste, il a compris l'intérêt d'un système graphique qui ne soit pas trop éloigné de la prononciation, sans prôner pour autant l'alignement de la graphie sur la prononciation, sur le modèle des phonétistes de l'époque, tels Lesclache 1668 ou Lartigaut 1669.

Alignement de la graphie sur la prononciation

Ainsi pour la série de mots du type gangreine, noté avec g prononcé [k] en syllabe initiale, ou au contraire du type second, avec c prononcé [g] à l'intervocalique, Ménage, s'opposant sur ce point à Vaugelas, recommande la graphie alignée sur la prononciation, cangreine « nonobstant l'étymologie » (lat. gangraena FEW 4, 52b), et segond :

La suppression de consonnes finales non prononcées, type apprenti(f), bailli(f)

Dans un chapitre intitulé « Des mots qui finissent par F », Ménage, passant en revue la série de mots dont la finale se prononce, type chef, nef, ou ne se prononce qu'en liaison devant voyelle et à la fin des vers ou de la phrase, type bœuf, œuf, et enfin une petite série où f final ne se prononce jamais, le grammairien cite habilement le courant d'orthographe nouvelle qui tend à supprimer cette finale non prononcée, et qu'il cautionne implicitement :

Le système graphique des Observations présente, ainsi, avec suppression de la consonne finale non prononcée, un cêr pour cerf, un fusi/des fusis. Cinq ans après Ménage, Richelet 1680 retient en entrée, aprenti, n. masc., graphie modernisée (avec en plus simplification de la consonne double). La graphie sans f final ne sera recommandée dans le Dictionnaire de l'Académie comme graphie unique qu'à partir de 1835. Furetière 1690, puis le Dictionnaire de l'Académie de 1694 à 1740 inclus, retiennent en entrée apprentif, en raison de l'ancien féminin apprentive, l'Académie faisant observer depuis 1718 :

Une certaine simplification des lettres d'origine grecque ou latine

Ménage cautionne, de même, le remplacement de la graphie étymologique ch+a, o par ca, co, type caractére, colére, afin d'éviter les erreurs de prononciation à la française de ch par [] [1] :

Il convient de noter la modération des propos de Ménage, qui visiblement ne veut pas passer pour un dangereux réformiste.

1.3. L'emploi d'un système d'accentuation

L'ajustement phonogrammique le plus visible dans le système graphique de Ménage, et qui en fait sa modernité, se traduit par l'emploi d'un système d'accentuation.

L'accentuation utilisée par Ménage, l'accent aigu dans sa fonction de notation de e fermé, et de e ouvert ou moyen, l'accent grave étant encore réservé à la notation de la distinction des homonymes grammaticaux, correspond globalement à celle de l'orthographe modernisée mise en place à l'époque dans le Dictionnaire françois de Richelet 1680.

Ménage, cependant, conserve dans toutes les positions la possibilité d'écrire le mot avec s muet de l'orthographe ancienne, à la fois par souci de signaler implicitement l'étymologie à l'usager lecteur et de ne pas dépayser celui-ci par l'emploi d'un système d'écriture trop modernisé. Ménage utilise ainsi un système graphique mixte, caractérisé par l'emploi conjoint de graphies anciennes et de graphies modernisées allant jusqu'à l'intégration de graphies phonétiques. L'existence conjointe de modèles graphiques anciens, et pour les mêmes mots, de modèles graphiques modernisés, devait servir de processus de familiarisation avec les nouvelles graphies, censé faciliter le passage du système d'écriture ancienne au système modernisé. Ce procédé d'acquisition de la nouvelle orthographe sera recommandé au début du XVIIIe siècle par Buffier (1714 : 103), qui fait l'éloge des dictionnaires qui présentent parallèlement le système d'orthographe ancienne et d'orthographe nouvelle, afin d'habituer l'usager à la confrontation des deux systèmes et à suivre l'écriture modernisée en raison de sa plus grande facilité [2].

1.3.1. L'accent aigu

L'accent aigu pour la notation de e fermé

L'emploi de l'accent aigu y est fréquent dans toutes les positions pour la notation de e fermé, régulier en particulier dans les mots où il n'y avait pas de s latin étymologique, type étymologie, conférence, préférable, répété, etc., mais aussi en remplacement de s latin, type écrire, détruire, à coups d'épée, parallèlement au maintien de graphies avec s muet adscrit dans toutes les positions.

L'accent aigu pour la notation de e moyen ou ouvert, type il préfére

Le e moyen ou ouvert en syllabe graphique pénultième, -E+C+e, est généralement noté d'un accent aigu, comme chez Richelet par la suite, Ménage 1675 : il allégue, collége, cométe, irréguliére, maniére, misére, siécle ; les adjectifs numéraux, troisiéme, onziéme, seiziéme ; à côté de finales avec ou sans accent, entiere et entiére ; frere, mere, pere, sans accent.

L'accent aigu note également le e ouvert en syllabe graphique fermée dans cét, graphie phonétique en usage aussi par la suite chez Richelet (parallèlement au maintien de Ménage 1675 cest, modèle graphique du système d'écriture ancienne, et de cet, du courant d'orthographe modernisé).

1.3.2. L'accent grave

Dans le système graphique de Ménage, comme dans celui du Dictionnaire françois de Richelet, l'accent grave est encore strictement réservé à la notation de la distinction des homonymes grammaticaux, du type à/a, en decà, /la, /ou, etc. L'emploi de l'accent grave dans sa nouvelle fonction phonique de notation de e ouvert, recommandé par Corneille 1663, n'est pas encore passé dans l'usage.

1.3.3. L'accent circonflexe

L'emploi de l'accent circonflexe, bien attesté chez Ménage en syllabe finale et intérieure, est encore très instable dans le système graphique des Observations, nettement concurrencé en syllabe tonique, implicite, par le maintien de s muet adscrit, trait de l'orthographe ancienne, type 1675 estre, honneste, fleurs fraisches, prevost, etc.

L'accent circonflexe notant une prononciation sans s muet

Contrairement aux réformateurs qui font systématiquement « main basse » sur le s muet de l'orthographe ancienne (l'expresssion est de Regnier Desmarais), il semble que l'accent circonflexe soit employé chez Ménage, isolément, comme accent de mot ou de la famille de mot, consacrant un usage de prononciation en cours, afin d'éviter toute possibilité de prononciation par s, type regître (le Regître du Parlement), regîtrer, enregîtrer, écartant l'emploi de la graphie ancienne registre, et des variantes phoniques et graphiques anciennes, regeste et regestre. Ménage (à propos de regître) :

Ménage atteste l'emploi de la forme phonique et graphique benîtier à Paris, déclarant la forme en s, benaistier en usage dans les provinces, l'ancienne forme ayant été benoistier :

L'accent circonflexe notant la réduction d'un ancien hiatus

Alors que Regnier Desmarais 1706, trente ans après Ménage, passe en revue, sans trouver de règle, les cas où le digramme eu est prononcé u et ceux où il est prononcé eu, le système graphique de Ménage présente dès 1675 la notation de eu par û, graphie phonétique, ou u, graphie modernisée. Le système graphique des Observations présente ainsi un usage très moderne de l'accent circonflexe notant la réduction d'un ancien hiatus, type 1675 mûr adjectif, alors que le Dictionnaire de l'Académie de 1694 et 1718 enregistre la graphie ancienne meur, modernisée en 1740 par d'Olivet, mûr (du lat. maturu), cf. aussi 1675 sûr (1694, 1718 seur, 1740 sûr ; du lat. securu) :

Voir aussi la prise en compte de la réduction de eu à û, u dans le participe-passé, 1675 il a crû, lû, pû, vû, sû (et l'emploi conjoint des trois modèles graphiques il a seu, sû, su, du système d'écriture ancienne, du système d'écriture phonétique -- l'accent circonflexe étant censé noter une durée longue, ou est du moins le signe d'une réduction de caractère --, et du système d'écriture modernisée, sans accent).

Alors que par une sorte de compensation Ménage tend à conserver les graphies anciennes pour le verbe fréquent estre, le grammairien a la hardiesse d'étendre et de systématiser l'emploi de û aux formes fléchies du verbe fréquent avoir, type régulier il a û, graphie phonétique dans la ligne de l'orthographe nouvelle de d'Arsy 1643, I'us, il ut, nous umes, I'ay u, etc.

Ménage, en grammairien de son temps, ouvert aux nouveautés, a compris l'intérêt d'un certain ajustement du système graphique à l'évolution de la prononciation. Or le maintien en français de l'ancien digramme eu prononcé u, entraînait de nombreuses erreurs de lecture et de prononciation. Sans faire d'éclats, Ménage tend à retenir les graphies modernisées, alignées sur la prononciation, non sans faire observer avec un certain détachement :

Autres traits d'une orthographe phonétique : Un accent circonflexe en syllabe finale devant s muet, notant e ouvert long, type aprês, un aprês soupé, prês, excês, progrês [4]

Le système graphique de Ménage se caractérise par la présence régulière d'un accent circonflexe en syllabe finale devant s muet, qui s'explique, selon nous, par le souci de l'observateur, phonéticien, de noter le plus exactement possible cette finale ouverte et longue. Or l'accent aigu était ambigu, pouvant noter e fermé et e ouvert selon la position. Ménage lui a préféré l'accent circonflexe qui note sans ambigüité e ouvert long.

Un accent circonflexe en syllabe fermée, notant e ouvert long, type fêr, mêr

On relève, de même, avec un accent circonflexe notant e ouvert long, une cueillêr pour cuiller, enfêr, hyvêr (finales qui seront commentées comme longues soixante ans plus tard, par d'Olivet 1736 [5]). Pour le mot « guitâre [...] préférable à guiterre » (1675 : 101) et à guiterne, l'accent circonflexe note une durée longue qui peut s'expliquer à la fois par la simplification de la consonne double, le mot étant emprunté, Ménage le précise, à l'espagnol guitarra (de l'arabe kit(h)ara [6]), et par une durée longue par position, la voyelle étant suivie de r+e. La graphie de Ménage correspond à l'orthographe phonétique et réformée retenue un siècle plus tard par Féraud 1787, « jouer de la guitâre », avec A long. La voyelle radicale du futur du verbe choir, 1675 il chêra, est notée par un accent circonflexe qui s'explique par la simplification faite par Ménage de la consonne double r, graphies attestées par la suite chez le réformateur Dangeau 1694, la guêre pour guerre. Dans le monosyllabe 1675 lês pour legs (XIIIe siècle lais, déverbal de l'ancien verbe laissier, rapproché du latin legatum "legs"), graphie phonétique, l'accent circonflexe sur e note à la fois la suppression de g latin et la distinction avec le nombreux monosyllabes homonymes laid, adjectif, lait, n.m., lai, n.m. "chant, poème", lai adj. "frère lai", laie n.f. "espace déboisé", lez, lès, les (latin latus "à côté de"), etc.

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Notes

1. Le ch en latin, emprunté du grec, devait servir à noter le khi. Les commissaires préposés à la rédaction du Dictionnaire de l'Académie ne s'accordaient pas sur la nécessité, ou non, de simplifier ce caractère afin de faciliter la lecture et l'écriture du français (cf. Mezeray 1673 : 136-7). Ménage, qui se prononce pour cette simplification, est donc bien un moderniste.

2. Ce procédé d'acquisition a été poussé à l'extrême par le réformateur et abbé Charles Irénée Castel de Saint Pierre (Castel de Saint Pierre 1730).

3. Se piquer de bien orthographier est à prendre, selon nous, dans le sens non péjoratif retenu dans Richelet 1680 : « Se piquer de quelquechose. C'est faire profession d'exceller en une chose, de savoir une chose en galant homme ».

4. La fonction de l'accent circonflexe chez Ménage. L'analyse de deux points précis nous permet de déduire que l'accent circonflexe chez Ménage avait pour fonction la notation de la durée longue vocalique ou syllabique, et pour ê, la notation de e ouvert long. D'une part Ménage, comme Maupas 1607 consequêre, docêre, et comme l'imprimeur Fertel l'atteste encore en 1723, emploie l'accent circonflexe pour la notation de la durée longue dans des formes latines, du type habêre, debêre, et par analogie sapêre (1675 : 102-4 ; cf. Biedermann-Pasques 1992 : 101-7). Ménage, d'autre part, à propos des finales françaises en -esse (avec e ouvert, noté par la consonne double) distingue une série prononcée avec la finale longue et une autre avec la finale brève. Il dénonce ainsi une prononciation erronée « tres desagréable le long de la riviére de Loire » avec e [ouvert] long, noté au moyen de l'accent circonflexe dans « mêsse, maitrêsse, Princêsse, Duchêsse, Comtêsse » (1673 : 403).

5. « ER. Il est bref dans Jupiter, Lucifer, éther, cher, clerc [...]. Il est bien plus ouvert, et long, dans fer, enfer [...] hiver » (76) ; « ES. Long : tu es, proces, progres [...] » (78).

6. Pour les références étymologiques, cf. Catach et al. 1994.