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Atelier Internet Lyonnais (AIL. 2021... )

Atelier Internet Lyonnais (AIL)

Éric Guichard, laboratoire Triangle et IXXI
Fondateur de l'équipe Réseaux, Savoirs & Territoires (Ens-Ulm)

Séminaire 2021-2022

Sommaire

1  Résumé
2  Argument
    2.1  Capacités de l' écriture
    2.2  Le social et le politique
    2.3  Écrire le monde
    2.4  Faiblesses de la pensée critique
3  Dates, thèmes, invités
3  Anciennes pages du séminaire

Les diapositives de la séance inaugurale de cette nouvelle édition du séminaire sont disponibles.

1  Résumé

Cette année et les suivantes, le séminaire construira des correspondances entre technique et culture, entre épistémologie et politique, à partir de quatre axes:
  • Capacités de l'écriture, culture de l'écrit (littératie). Cet axe s'appuiera autant sur la théorie que sur la pratique (la cartographie comme enquête). Il intègrera les questions d'érudition et d'épistémologie.

  • Le social et le politique: l'absence du « numérique » dans les débats politiques. La littératie et l'épistémologie comme vecteurs d'émancipation.

  • Pouvoirs de l'écrit (écrire le monde selon ses valeurs), la question du constructivisme, multiplicité et artificialité des mondes.

  • Faiblesses de la pensée critique: nos préjugés et nos religiosités envers la technique. Prises de réel sur les techniques.

2  Argument

Nous nous proposons d'analyser le numérique d'une façon qui intègre ses dimensions politiques, mythiques, scientifiques et graphiques.

Par exemple, la grande industrie numérique est bien médiatisée; la façon dont elle fait commerce de l'échange social l'est moins, même si ses effets en matière de surveillance et de réduction de notre libre-arbitre commencent à être documentés. Et les opportunités qui lui permettent d'« encoder » nos réalités sociales le sont encore moins, tout comme les limites épistémologiques à ces inscriptions. Pourtant ces dernières alimentent nos facultés critiques et d'écriture du monde.

Notre projet consiste donc à construire des correspondances entre épistémologie et politique, entre technique et culture. Pour cela, le séminaire se déploiera selon quatre axes.

2.1  Capacités de l'écriture

Une des façons les plus simples de comprendre la variété des formes de la technique est de constater que l'écriture en relève (Goody). La technique devient alors intime, comme une seconde peau, comme une condition de nos modes d'existence: pas d'électricité, de césarienne ni d'antibiotiques sans écriture. Elle participe donc de notre compréhension des diverses facettes du monde, dont la dimension écrite devient manifeste. Et le numérique est la forme contemporaine de l'écriture (Herrenschmidt). Ce qui fait écho aux trois dimensions productive, organisationnelle et personnelle de la technique (Caye), les dernières étant souvent oubliées au profit de la première.

Simondon a démontré l'utilité d'une connaissance fine d'une technique pour analyser la technique en général. Dans cette logique, nous avons vérifié la fécondité de la méthode consistant à pousser l'écriture contemporaine à ses limites pour en comprendre les termes et les potentialités. La visualisation et la cartographie se prêtent bien à cet exercice: elles reconfigurent la relation texte-image et déploient un raisonnement graphique qui fait autant appel à notre psyché qu'à nos instruments extérieurs (ordinateurs) ou à des productions collectives (les libraries et programmes, qui font école); elles nous font circuler entre des cultures et des méthodes scribales, nous invitent à questionner la validité et les modes de construction des sources (supposées données), à organiser des preuves et des synthèses, voire à machiner des mensonges ou des cadres de pensée crédibles; en popularisant l'écriture planaire (Descartes), elles nous libèrent de la linéarité de l'oralité et nous aident à domestiquer l'imprévu (ex.: covid-19). Elles stimulent la réflexivité de l'écriture.


Ici l'expérience (Dewey) nous permet autant de comprendre le monde que de nous y situer, et de préciser les biais de toute interprétation, y compris quand la technique interfère avec la subjectivité.

Nous intégrons dans cet axe les questions d'érudition, qui nous apparaissent conditionnées par une expertise scribale repérable de tout temps; et d'épistémologie: comme explicitation des limites de la science (Gödel, Turing, Schützenberger…), des reconfigurations conceptuelles qu'elle ouvre, du fonctionnement de ses institutions.

2.2  Le social et le politique

Pour ce second axe, nous étudierons diverses facettes des pouvoirs de l'écrit, de leurs discours et acteurs: d'une part les slogans grand-public de l'économie numérique soutenus par des grands prêtres proches de l'Université qui font l'éloge d'un numérique émancipateur, favorisant la liberté d'expression, la démocratie (les « printemps arabes ») ou surpassant l'humain (les données massives, l'IA et aussi le transhumanisme). Les élites de nos pays sont sensibles à de tels discours, qui peuvent les conduire à des pratiques contradictoires quand elles s'enorgueillissent de servir l'État tout en en cédant des pans entiers aux Gafam. Dans le même temps, au sein de l'industrie numérique prise au sens large, se forge une culture complexe, qui s'exprime elle-aussi sur des thématiques variées, certaines incluant la promotion des logiciels libres, les questions climatiques ou de genre, jusqu'à parfois la défense des États et du bien public contre le capitalisme.

De telles études nous permettent de comprendre quelles cultures se déploient autour des représentations des « numériques » et d'élucider nos besoins de croyance, sinon de préciser la faiblesse de nos rationalités, puisque nous adhérons massivement aux discours enchanteurs précités. D'autre part, elles posent la question de la cohérence des discours savants promouvant l'émancipation, s'ils négligent les leurres que fabrique l'industrie numérique à destination des catégories populaires pour masquer ses emprises. Il s'agit ici d'implanter la question numérique au coeur du débat politique et d'opposer à un réductionnisme social et philosophique un dessin politique donc économique, une capacité d'agir (probablement corrélée à notre littératie numérique: notre capacité technique à écrire le monde), une réflexion épistémologique qui nous permettrait de sortir du carcan produit par les notions de donnée et de calculable.

Cette hypothèse sera explorée en nous appuyant sur l'histoire de l'écriture (pouvoirs politique, esthétique et moral des « lettrés » quand la littératie des populations est faible); et en produisant des enquêtes en matière de maîtrise de l'écriture numérique. Parmi les recherches collectives possibles, citons

  • des mesures différentielles de la littératie numérique à l'Université;

  • des enquêtes ethnographiques au sein de lieux ou de réseaux attracteurs de lettrés du numérique (laboratoires de recherche spécialisés en visualisation, experts ès logiciels libres, autodidactes du « numérique », etc.);

  • des entretiens avec des responsables scientifiques et politiques afin de préciser les alliances, conflits et rapports de force entre États et entreprises capitalistes du numérique.

2.3  Écrire le monde

À considérer comme « lettrés du numérique » les personnes maîtrisant l'écriture, la documentation et la lecture numériques, par ailleurs capables de mettre en perspective les effets de cette écriture, nous saurons mieux repérer les relations de pouvoir contemporaines et les personnes susceptibles (ou non) d'écrire le monde selon leurs valeurs ou croyances.

Cette question de l'écriture du monde rencontre celle du constructivisme: non pour déboucher sur un relativisme éventuellement accompagné de projets politiques fragiles (Hacking), mais pour d'une part préciser ce que l'écriture fait à nos représentations; et d'autre part pour relier l'idée de construction sociale de la réalité à celle de construction intellectuelle du monde (ex. des mathématiques), quitte à supposer que la modernité induise le fait que ce dernier soit fragmenté: que le propre de l'activité savante consiste désormais à élucider des facettes du monde, et donc à préciser que celui-ci n'est plus réductible à une entité.

Ce pourait être un moyen de nous réconcilier avec l'artificiel et donc avec la technique, et de nous interroger sur la notion de nature; et de réconcilier subjectivités et universalisme dans nos conceptions du monde et de la science.

2.4  Faiblesses de la pensée critique

Parmi les causes de nos difficultés à porter ces débats sur la scène politique, nous notons d'abord une autocensure quant aux dérèglements de l'économie contemporaine (Charolles) et une technophobie héritée des philosophes spiritualistes (l'hybris technologique de Heidegger); ensuite une faible compréhension de notre aptitude à insérer des valeurs morales de tout type dans la technique (Feenberg) et un dualisme confortable qui nous fait opposer intérieur et extérieur, sujet et objet dans un projet philosophique toujours trop global (Imbert).

Enfin, notre méconnaissance des techniques contemporaines nous conduit à solliciter des imaginaires façonnés (et sélectionnés) par l'histoire, des représentations culturelles (métallurgie, machines à vapeur) qui nous empêchent de comprendre les liens entre technique et culture et de comprendre que la technique est autant une lunette pour évaluer le monde qu'une architecture qui nous permet d'y vivre.

En bref, une pensée critique du numérique ne peut faire l'économie d'une critique de nos préjugés et de nos religiosités envers à la technique.

Ce dernier axe du séminaire sera donc consacré à une méthodologie de la pensée critique: à la sélection des théories et constats philosophiques et anthropologiques susceptibles de faciliter l'édification d'une lecture critique et rationnelle de la notion de technique.


Tel est le programme, nécessairement pluri-annuel, que nous comptons ébaucher et approfondir dans ce séminaire.

3  Dates, thèmes, invités

Le séminaire a lieu une fois par mois, le lundi de 17h à 19h, en «présentiel» comme en «distanciel».

Lieu: salle de réunion du laboratoire Triangle et visio.
Ens, site Descartes, bâtiment D, 2e étage.

  • 8 nov. 2021. Éric Guichard. Séance inaugurale.
    Résumé. Détail des thèmes de cette nouvelle version du séminaire et des apports philosophiques de la cartographie. Diapositives.

    Éric Guichard est le fondateur des déclinaisons parisienne et lyonnaise de l'Atelier Internet.

  • 24 jan. 2022. Valérie Charolles. Comment l'informatique et les réseaux nous font passer de l'univers infini à un système réfléchi? Enjeux épistémologiques et politiques.
    Du fait des restrictions covid, cette séance est en visio seulement.

    Valérie Charolles est chercheure HDR en philosophie à l'Institut Mines-Télécom et chercheure associée à l'Institut Interdisciplinaire d'Anthropologie du Contemporain (UMR CNRS & EHESS). Elle a notamment publié Philosophie de l'écran (Fayard, 2013).


    Son nouveau livre, Se libérer de la domination des chiffres, paraît le 2 mars 2022 chez Fayard.

  • 7 mars 2022. Alexandre Monnin. Le numérique comme nouveau processus de biosphérisation.
    En présence de l'invité et en visio.

    Alexandre Monnin est philosophe, professeur à l'ESC Clermont Business School en redirection écologique et design, Directeur du MSc "Strategy & Design for the Anthropocene" (ESC Clermont BS x Strate Ecole de Design Lyon) et Directeur scientifique d'Origens Media Lab. Il est aussi membre du réseau d'experts de la mission Etalab depuis 2013, du GDS Ecoinfo (CNRS) depuis 2018, et plus récemment du conseil d'administration de la 27e Région.


    L'ouvrage Ecologies du smartphone, qu'il co-dirige avec Laurence Allard et Nicolas Nova, sort à l'occasion de sa conférence.

  • 21 mars 2022. David Chavalarias. Présentation de l'ouvrage Toxic Data.
    En présence de l'invité et en visio.

    David Chavalarias est directeur de recherche au Cnrs et Dr de l'ISC-PIF.


    Son ouvrage, d'une actualité brûlante avec la guerre en Ukraine et les prochaines élections présidentielles, sort le 2 mars.

  • 30 mai 2022. Jean Lassègue. Le numérique contre le politique. Comment y réfléchir?
    En présence de l'invité et en visio.

    Résumé
    Dans Justice digitale (PUF 2018), nous avions tenté Antoine Garapon et moi de faire une généalogie épistémologique et anthropologique de la crise de la légalité du droit aujourd'hui. Cette crise était née selon nous de l'apparition d'une nouvelle légalité numérique dans laquelle le jugement est partiellement délégué à des programmes informatiques qui parasitent la légalité classique de nature argumentative et politique.
    Cette généalogie était conçue selon deux grands axes. Épistémologique tout d'abord: l'idée de calcul y est rapportée à son fondement, celui de l'écriture formelle, lointaine héritière de l'automatisation alphabétique. Anthropologique ensuite: l'usage des logiciels désymbolise le processus de construction du droit et de la justice en le fonctionnalisant, comme s'il était possible de se passer de tiers-termes garants de nature symbolique dans l'élaboration collective des normes.
    Dans Le numérique contre le politique (PUF 2021), nous tentions d'élargir la focale: il ne s'agissait pas seulement d'une crise du droit désormais largement conçu de façon fonctionnelle mais d'une crise de la construction symbolique à partir de sa racine la plus primitive, la spatialité partagée comme lieu d'élaboration de la norme. On pouvait alors poser le diagnostic d'une crise des médiations symboliques qui touche, via la notion de plateforme, d'autres secteurs que le droit, que ce soit l'économie, la politique ou la constitution de communautés d'intérêt.
    Il s'agira dans cet exposé de prendre du recul par rapport aux deux livres précédents et de tenter un parallèle entre d'une part la scission opérée dans les signes propres à l'écriture formelle dans laquelle la combinatoire fonctionnelle des signifiants diffère le retour à la construction symbolique de la norme et d'autre part la scission de l'espace, divisé aujourd'hui entre son abolition irénique dans l'internet 2.0 et sa réalité meurtrière dans les cyber-attaques, les phénomènes de bouc émissaire et la manipulation généralisée des opinions et des désirs rendue possible par l'exploitation des données massives. C'est cette scission dans l'espace et dans les signes qu'il faudra donc interroger comme étant le lieu où se joue aujourd'hui la crise mais aussi la possibilité d'une norme collective.

    Jean Lassègue est philosophe, spécialiste de Cassirer et de Turing, et directeur de recherches au CNRS.


4  Anciennes pages du séminaire

Conférences des années précédentes (hors pandémie covid-19), bibliographies, liens historiques, etc.

Voir la page atelier-ancien.html.

Voir aussi la bibliographie commentée sur le numérique (2019) et les autres pages du site ainsi que les pages du laboratoire Triangle et de l'IXXI.

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