Introduction

Pour qui s'intéresse à la genèse des textes, l'idée d'informatiser la pré-édition du Dictionnaire de l'Académie française (1687) imprimée à Paris chez Le Petit, mais dont le tirage a été passé au pilon, peut ne pas paraître absurde ni dénuée d'intérêt. Cet ouvrage, dont le patrimoine français n'a conservé qu'un seul exemplaire [1], marque, à plus d'un titre, non seulement l'histoire de la série des dictionnaires de l'Académie française (1694-1935), mais aussi plus largement celle des dictionnaires généraux de langue française.

On peut toutefois émettre des réserves d'ordre historique:

  • cette pré-édition, tirée à 500 exemplaires, n'a pas été diffusée mais fut détruite au pilon [2] car elle ne répondait pas aux exigences de la plupart de ses rédacteurs [3];
  • il ne s'agissait que du premier tome comprenant les articles rédigés jusqu'à la lettre N (soit jusqu'à la vedette NEUF incluant la sous-vedette NOUVEAU), le second étant encore inachevé en 1687;
  • le mécontentement de la plupart des académiciens était fort compréhensible, l'ouvrage comportant, outre le maintien de notices trop anciennes ou inversement d'omissions, trop d'erreurs formelles et nécessitant des corrections affectant tous les niveaux de la structure du texte;
  • enfin, l'impression assez précipitée de ce premier tome n'avait pas permis d'y insérer les modifications, ajouts d'exemples, de définitions et même d'articles... toutes corrections que l'écoulement du temps, depuis le début des travaux réalisés par Vaugelas jusqu'en 1650, imposait logiquement en la fin d'un siècle qui avait vu se dessiner le projet « d'un ample dictionnaire » dès son deuxième quart, dans les années 1634-5.

    De fait, si l'on compare l'édition de 1687 à celle de 1694, on est frappé par le nombre de modifications qui affectent le texte du dictionnaire, dans la macrostructure comme dans la microstructure, dans le fond comme dans la forme.

    Quelques éléments d'analyse choisis dans le corpus des premières pages de la lettre G [4] nous autorisent, par leur pertinence suffisante, à poser la question suivante: en quoi l'ébauche imprimée en 1687 correspond-elle à l'identité du dictionnaire de 1694? Dans quelle mesure serait-il pertinent d'envisager l'informatisation de cette première version?

    1. De la macrostructure à la microstructure: la nomenclature

    Nous ne jugeons pas utile de détailler ici tout ce qui concerne les ajouts de limites des premières syllabes, comme l'ajout de la séquence GEA. dans 1694 pour regrouper les articles GEANT, GIGANTESQUE et GEAY qui figuraient dans 1687 dans le regroupement GAY; de même pour la suppression dans 1694 de la première syllabe GAB. au début de la lettre G qui figurait à deux reprises dans 1687, avant l'article consacré à la lettre G et avant l'article GABELLE; enfin nous ne détaillerons pas les ajouts de séquences syllabiques correspondant aux ajouts de familles de mots, comme c'est le cas de la séquence GAD. correspondant aux nouveaux articles GADOUE et GADOUARD dans 1694 qui ne figuraient pas dans 1687.

    1.1. Vedettes et sous-vedettes: suppressions et modifications de statut

    1.1.1. Suppressions

    1.1.1.1. Suppression de vedette. L'ancien substantif GALAND [5], souvent confondu avec la forme GALANT du seul fait du pluriel identique galans [6], qui bénéficie d'un article dans 1687, sans aucune mention de marque d'usage vieilli, n'est plus traité dans 1694, alors qu'il y figure dans des emplois qui correspondent parfaitement à l'acception péjorative de la définition de 1687:

    On retrouve dans 1694 la forme galand, avec son acception péjorative, outre dans le composé TROUSSE-GALAND, dans les exemples donnés s.v. COCU, "ce galand a fait bien des cocus", et dans la définition du verbe MUGUETER, "Il se dit proprement d'un homme qui fait le galand, le muguet après des Dames.". Or, un indice pertinent de la distinction graphique encore vivante au début du XVIIe siècle est fourni grâce au témoignage de Vaugelas, qui rappelle dans ses Remarques les deux emplois de galand et galant: Une étude systématique des usages de la forme galand dans les textes de la première moitié du XVIIe siècle est en cours.

    1.1.1.2. Suppression de sous-vedette. L'exemple de l'adjectif GABELLÉ, traité dans 1687 comme sous-vedette de GABELLE [8] et supprimé dans 1694, est significatif, pour deux raisons: il correspond à un emploi marqué dans 1687 comme limité, puisque restreint à l'expression sel gabellé, et, s'il ne figure plus dans 1694 comme unité de traitement, il est néanmoins présent comme simple exemple s.v. SEL sous la forme sel gabelé. Malgré le maintien de l'expression ancienne, le lecteur perd donc l'essentiel de l'information avec la définition de la notion.

    1.1.2. Modifications de statut de sous-vedettes avec neutralisation de renvois de 1687

    1.1.2.1. Une sous-vedette avec renvoi dans 1687 donne une sous-vedette avec article dans 1694.
    Nous retiendrons ici les exemples des composés GAGNE-DENIER et GAGNE-PAIN mis en sous-vedette de GAIN à la suite de GAGNER et GAGNÉ avec des renvois respectifs à DENIER et à PAIN dans 1687 alors qu'ils figurent accompagnés de l'article dans 1694, avec modification dans la graphie de GAIGNE-PAIN: le déplacement du texte auparavant privilégié comme sous-vedette de DENIER (la dernière des sous-vedettes) ou de PAIN ne nous paraît pas anodin ni simplement pragmatique par rapport au fait de limiter le nombre des renvois: il peut impliquer une réflexion sur la priorité étymologique de la base verbale dans cette catégorie de composés.

    1.1.2.2. Une sous-vedette avec renvoi de 1687 donne un alinéa à part entière dans 1694 pour des mots comme TROUSSE-GALANT dont les renvois respectifs à TROUSSER et à VERT dans 1687 produisent les deux derniers alinéas de GALANT dans 1694:

    1.1.3. Ajouts dans 1694 de renvois et d'articles

    Ces ajouts répondent à un souci de clarification du statut de la nomenclature et de facilité de consultation. Nous distinguerons deux cas: les ajouts de renvois correspondant à des ajouts d'articles comme pour les mots GABATINE et GABER; les ajouts d'une vedette avec renvoi à une autre vedette, ce qui implique le statut de sous-vedette du mot faisant l'objet du renvoi comme pour GALEUX par rapport à GALE.

    Notons le cas particulier de l'article consacré à l'interjection GARE dont le statut change de 1687 à 1694 [9]: en effet, l'ajout dans 1694 du verbe GARER comme vedette relègue l'article GARE au statut de sous-vedette, ce qui entraîne logiquement l'ajout d'une vedette formelle GARE avec renvoi à GARER. Ce genre de cas nous conduit à distinguer deux niveaux différents d'appréciation des grandes capitales pour des pseudo-vedettes suivies d'un renvoi, puisque ce renvoi lui-même matérialise un statut de sous-vedette.

    1.2. Vedettes et sous-vedettes: les ajouts

    1.2.1. Ajouts d'articles sans prise en compte des renvois [10]

    1.2.1.1. Préparés dans le texte de 1687. Ainsi, le verbe DEGAINER figure dans 1687 comme sous-vedette de GAINE mais on note l'absence d'une entrée marquée consacrée au substantif DEGAINE: cette absence n'est cependant que formelle puisque le dernier alinéa de DEGAINER de 1687 est consacré au substantif:

    On appréciera les quelques modifications dans 1694, puisque les trois marques d'usage d'abord données sous forme abrégée sont maintenues en situation discursive mais réduites à deux sous forme pleine [11]. 1.2.1.2. Non préparés explicitement dans le texte de 1687. C'est par exemple le cas des articles consacrés au verbe GABELLER "faire essuyer du sel dans les greniers" et à son participe GABELLÉ, distinct de l'adjectif évoqué supra (en 1.1.1.2), sous-vedettes de GABELLE insérées dans 1694 avant GABELLEUR et GABELLAGE; on note parallèlement l'enrichissement du premier alinéa de GABELLE qui témoigne d'un travail manifeste sur cette famille (cf. supra, 1.1.1.2).

    Signalons aussi les cas du substantif GABATINE sous-vedette de GABE et de la vedette GADOUE accompagnée de sa sous-vedette GADOUARD. Pour ces derniers mots, nous ne pouvons nous empêcher de remarquer qu'ils appartiennent à des registres inattendus, quoique bien représentés, dans le Dictionnaire de l'Académie. De fait, l'article GABER, présent dès 1687 malgré son contenu:

    est complété dans 1694 par son dérivé GABATINE dont l'usage est restreint: Plus clairs encore sont les mots GADOUE et GADOUARD, qui, sans être marqués comme appartenant à un registre particulier, ont choqué certains lecteurs du temps, comme nous le prouve le Dictionaire des Halles ou Extrait du Dictionnaire de l'académie françoise [12] dont nous citerons ici simplement un extrait de l'Avertissement:

    1.2.2. Ajouts de vedettes seules, de familles

    On appréciera les différents niveaux de la logique linguistique ayant présidé aux enrichissements de la nomenclature entre 1687 et 1694:

  • qu'il s'agisse des ajouts de vedettes seules comme pour GALBANUM, GALVAUDER, GARGOUILLE ou GARNEMENT;
  • qu'il s'agisse des ajouts de familles avec vedettes et sous-vedettes comme pour le couple GADOUE et GADOUARD, ou la série de GAUSSER, GAUSSÉ, GAUSSEUR, GAUSSERIE, ...;
  • qu'il s'agisse des ajouts de vedette qui relèguent au rang de sous-vedette un article de 1687, comme on l'a vu pour GARER par rapport à GARE ou inversement de l'enrichissement des dérivés mis en sous-vedette, comme pour GABATINE ou pour la série AVANT-GARDE, ARRIERE-GARDE, MESGARDE, SAUVEGARDE.

    La création de tableaux comparatifs des nomenclatures de 1687 et de 1694 pour les lettres A et G offrira à cet égard un précieux outil d'analyse (à paraître sur les sites Académie de Toronto et de Lyon).

    1.2.3. Les ajouts liés à des polémiques

    C'est en partie grâce aux Factums de Furetière que nous pouvons apprécier les ajouts d'articles liés à des polémiques. Nous compléterons ici l'exemple tout-à-fait significatif de GENERALISSIME, dont nous avons traité le cas (Leroy-Turcan 1996b), par celui des mots de la famille de GEOGRAPHE. Dans la pré-édition 1687, aucun article n'est consacré à GEOGRAPHE ni aux mots de la famille, mais Furetière, dans le chapitre des Factums intitulé Critique sur le Dictionnaire de l'Académie, signale p. 156:

    De fait les mots sont bien traités dans le Dictionnaire universel (1690 ) avec en vedettes GEOGRAPHE et GEOGRAPHIE avec sa sous-vedette GEOGRAPHIQUEMENT. On est en mesure de penser que cette critique de Furetière est à l'origine des ajouts dans 1694 de l'adresse GEOGRAPHIE avec en sous-vedette GEOGRAPHE et GEOGRAPHIQUE.

    On notera en revanche que les critiques de Furetière concernant la définition de GLOBE [13] n'ont pas été prises en compte puisque les articles de 1687 et 1694 sont identiques excepté la suppression dans 1694 de l'exemple globe de fumée à la fin du premier alinéa de l'article de 1687.

    [Table] -- [Suite]


    Notes

    1. Quelques feuillets sont conservés à la bibliothèque de la Mazarine à Paris, l'exemplaire complet se trouvant à la bibliothèque de l'Arsenal, sous la cote Folio B 270. Nous ne ferons pas ici référence à la contre-façon de Francfort parue la même année chez Frédéric Arnaud, sous l'intitulé « Le grand dictionnaire de l'Académie françoise », qui ne comprend que les articles des lettres A, B et C jusqu'au mot CONFITURE dont on a conservé un exemplaire (conservé à la bibliothèque de l'Arsenal, sous la cote 4°B.L. 507) où l'on peut observer des différences nettes dans la typographie avec l'exemplaire parisien (cf. l'exemple des graphies de feuille et de négociant à 3.4.3).

    2. Pour plus de détails sur cette édition, cf. Les registres de l'Académie, aux 10 may et 2 juillet 1687.

    3. L'ouvrage était rempli d'erreurs d'impressions, dues aux relectures insuffisantes des feuillets échangés trop à la hâte avec l'imprimeur (cf. les Registres de l'Académie, Pellisson et Furetière).

    4. Outre le fait que Vaugelas avait eu en sa possession un des cahiers imprimés du corpus de la lettre G, le cahier correspondant aux pages 433-440, source du conflit qui l'a opposé à ses collègues (cf. le premier Factum), ce corpus nous permet différentes comparaisons puisque nous l'avons choisi pour l'analyse d'autres dictionnaires, comme ceux de Ménage, Richelet et Furetière, puis ceux de Desroche, Guillet, Th. Corneille et enfin celui du Dictionnaire de Trévoux.

    5. Dont le correspondant féminin galande s'est maintenu plus nettement, l'équivoque de la finale -t / -d n'étant plus neutralisée, et souvent considéré comme forme de féminin de galant, la forme galand n'étant qu'une variante sans identité propre (cf. Littré et Académie 1798).

    6. Excepté une attestation de galands dans Académie 1694 dans les exemples donnés s.v. VERS: "vers galands".

    7. Vaugelas, Remarques, 1647: "Galant, galamment. Galant, a plusieurs significations, & comme substantif, & comme adjectif. Je les laisse toutes pour ne parler que d'une seule, qui est le sujet de cette remarque. C'est dans le sens qu'on dit à la Cour, qu'Un homme est galant, qu'il dit & qu'il fait toutes choses galamment, qu'il s'habille galamment [...]. On demande ce que c'est qu'un homme galant, ou une femme galante de cette sorte, qui fait & qui dit les choses d'un air galant, et d'une façon galante. J'ay veû autrefois agiter cette question parmy des gens de la Cour & des plus galans de l'un et l'autre sexe, qui avoient bien de la peine à le définir. Les uns soutenoient que [...]; les autres que [...]; d'autres disoient que [...] mais on ne laissoit pas de dire que cette definition estoit encore imparfaite, et qu'il y avoit quelque chose de plus dans la signification de ce mot, qu'on ne pouvoit exprimer [...]. Mais quand on passe du corps à l'esprit, & que dans la conversation des Grands et des Dames, & dans la maniere de traiter & de vivre à la Cour, on s'y est acquis le nom de galant, il n'est pas si aisé à définir; car cela présuppose beaucoup d'excellentes qualitez qu'on auroit bien de la peine à nommer toutes, & dont une seule venant à manquer suffiroit à faire qu'il ne seroit plus galant. On peut encore dire la mesme chose des lettres galantes. [...] Au reste quoy qu'en une autre signification on die galand, & galande, avec un d, aussi bien qu'avec un t, si est-ce qu'en celle que nous traitons, il faut dire galant & galante avec un t, et non pas avec un d."

    8. Voici l'article: "GABELLÉ. adj. m. Il n'a d'usage qu'en cette phrase, sel gabellé, qui signifie du sel qui a esté gardé un temps convenable pour le laisser ressuyer dans les greniers de la gabelle."

    9. Avec ajout de deux exemples dans l'article de 1694: gare le fouet. gare le baston.

    10. Pour faciliter la consultation du dictionnaire, ont été rajoutées plusieurs vedettes et sous-vedettes, dont il faudrait préciser la dénomination, puisque simplement liées à des renvois, comme l'ajout de la "pseudo-vedette", sommes-nous tentée de dire, GLADIATEUR avec renvoi à GLAIVE.

    11. Sur la distribution des marques de catégorie grammaticale, cf. Wooldridge & Leroy-Turcan à paraître.

    12. Paru à Bruxelles, chez François Foppens, en 1696.

    13. Critique sur le Dictionnaire de l'Académie (p. 159-160): "GLOBE celeste, celui sur lequel sont dépeintes les étoiles et les planètes suivant leur situation. Y a-t'il humaniste au College qui fût quitte pour deux férules d'avoir fait une faute si grossiére? En quel lieu du globe celeste peut-on mettre les planetes suivant leur situation, puisqu'elles n'ont jamais la même, et qu'elles changent à tout moment de place? Nota que Richelet fait la même faute."