Quelques exemples des acquis de la base informatisée de la première édition du Dictionnaire de l'Académie française (1694)

Isabelle Leroy-Turcan & Russon Wooldridge

Université de Lyon III & University of Toronto

© 1998 I. Leroy-Turcan & R. Wooldridge

(Conférence présentée à l'Université Laval et à l'Université de Montréal en février 1998)


Lorsque le projet d'informatisation du Dictionnaire de l'Académie française (DAF) fut officiellement présenté [1], nous savions tous que la version électronique du dictionnaire risquait de confirmer les critiques formulées depuis le XVIIe s. et nous dévoilerait une nouvelle identité de l'ouvrage, nous conduirait sur des chemins jusqu'alors difficiles, voire impossibles à explorer puis à exploiter.

Notre propos de ce jour, vise donc à vous présenter quelques exemples des acquis de la base informatisée de la première édition du DAF (1694), qui permet enfin cette lecture absolue du texte du dictionnaire, cette lecture dite "verticale" si précieuse pour toute enquête scientifiquement fiable.

Notre premier but est de mieux connaître les fonctionnements réels du dictionnaire et donc de mieux apprécier les décalages entre l'idéal des principes de mise en oeuvre tels qu'ils sont exposés dans la Préface (et tels qu'ils ont été formulés dans d'autres documents antérieurs) et les imperfections de la réalité que nous constatons à chaque lecture du texte; cela nous conduira à affiner la perception que l'on a habituellement de cet ouvrage: nous pourrons montrer qu'en dépit de sa réputation, le DAF ne fut pas si normatif, si prescriptif qu'on s'est souvent plu à l'affirmer. Le nombre important d'incohérences linguistiques, désormais analysables de façon systématique et exhaustive, nous invite à reconsidérer l'autorité de cette première édition du DAF comme référence absolue en matière d'usage, notamment quand il est cité par d'autres dictionnaires.

À partir de quelques exemples d'articles choisis pour leur caractère représentatif, nous attirerons respectivement l'attention du lecteur/consultant sur

  • 1. le traitement complémentaire des mots de la nomenclature sub voce et dans le reste du dictionnaire;
  • 2. les contradictions entre l'usage marqué (en métalangue) et l'usage non marqué (en langue, voire en métalangue) pour un même mot;
  • 3. les contradictions concernant l'identité de certaines catégories du discours;
  • 4. les différentes situations de variantes graphiques d'un même mot, en vedette, dans l'article et ailleurs;
  • 5. quelques aspects de l'implicite grammatical concernant les marques de genre et de nombre.

    1. Le traitement complémentaire des mots de la nomenclature sub voce et dans le reste du dictionnaire

    Les mots de la langue usuelle reçoivent très souvent, en plus d'un traitement dans leur propre article, un traitement complémentaire dans leurs occurrences ailleurs dans le dictionnaire. Un bon exemple de cette complémentarité est fournie par le mot vent, dont nous donnons schématiquement la syntagmatique dans la Figure 1. On observe plusieurs catégories qui manquent sub voce: a) alors que le syntagme nominal 'vent de + Nom' est bien exemplifié sub voce, le syntagme 'Nom + de vent' est à chercher ailleurs; b) usages marqués comme poétiques (vents ennemis, etc.); c) terme de comparaison (prompt/viste comme le vent); d) agent non maritime (instrument/moulin/musique à vent). On peut noter que dans les cas a, c et d ci-dessus, vent joue le rôle de terme secondaire, mais non dans b.

    2. Les contradictions entre l'usage marqué en métalangue et l'usage non marqué en langue (voire en métalangue)

    La Figure 2 indique, de façon synthétique, les occurrences de la marque autrefois où un même mot ou graphie marqué comme obsolète à un endroit du dictionnaire peut être mentionné ou employé sans marque ailleurs. Nous donnons les exemples de aage (opposé à âge), court (cour), dueil (deuil), adjuster (ajuster), roole (rôle) et mestre de camp (colonel). On notera, en particulier, le cas de mestre de camp, banni de l'usage actuel s.v. MESTRE DE CAMP, mais donné comme faisant partie de l'usage contemporain s.v. CAMP ("On appelle, Mestre de camp...").

    3. Les contradictions concernant l'identité de certaines catégories du discours

    Si le DAF s'est fait une obligation de donner la marque de catégorie grammaticale pour tout mot bénéficiant d'une entrée, on observe des erreurs manifestes, nombre d'inexactitudes et d'incohérences (cf. cheoir marqué comme "v. n." mais pas decheoir); le système des abréviations peut être lui-même porteur d'ambiguïtés, comme c'est le cas pour ad. (adverbe ou adjectif ? s.v. SUBSEQUENT, SUBSEQUEMMENT); le cas des pronoms personnels réfléchis parfois nommés "pronoms possessifs" (par exemple, s.v. ACCULER, ESGOSILLER, DESHABILLER, RENDRE), fait que l'on retrouve sous la plume de Th. Corneille dans ses Notes sur les Remarques de Vaugelas (1687), montre une défaillance dans le souci d'harmonisation terminologique [2].

    4. Les différentes situations de variantes graphiques d'un même mot, en vedette, dans l'article et ailleurs

    4.1. Le cas particulier des mots venus du grec

    La première partie de la Figure 3 donne quelques exemples de mots à consonne aspirée pour lesquels de DAF donne tantôt une graphie étymologique (ch, ph, rh, th), tantôt une graphie phonétique (c, f, r, t). Si la graphie grafe est absente du DAF, on trouve plusieurs occurrences de orto: ortographe quatre fois, ortographier une fois.

    La question mériterait une analyse systématique, surtout en tenant compte des oppositions entre les académiciens partisans de maintenir les graphies étymologisantes et les modernes voulant simplifier l'ortografe pour reprendre une graphie fréquente encore au début du XVIIIe s. (par exemple dans certaines éditions des travaux de Dangeau).

    4.2. Les mots bénéficiant de vedettes multiples, les articles doubles: la coexistence marquée de graphies anciennes et de graphies plus modernes est la marque implicite de discussions sur l'usage.

    4.2.1. L'alternance y/i correspond parfois à la même opposition étymologie grecque (y représentant l'upsilon) / graphie phonétique et peut donner lieu à des articles doubles. Ainsi on trouve ARCHETIPE (vedette dans la lettre A) et ARCHETYPE (sous-vedette de TYPE), CIGNE (à Ci...) et CYGNE (à Cy...). Pour la seconde paire on trouve ailleurs dans le texte autant de cigne que de cygne. (Voir la deuxième partie de la Figure 3.)

    4.2.2. Conscience linguistique des variantes marquée dans les doubles vedettes; contradictions avec les graphies dans les articles

    Une étude systématique sur la question délicate des vedettes multiples sera prochainement publiée, mais nous présentons déjà ici deux exemples manifestant l'aspect peu prescriptif du DAF.

    Avec la trilogie ARCENAL, ARSENAL, ARCENAC, qui fait bien sûr penser à la fameuse remarque de Vaugelas et aux réflexions qu'elle a suscitées (Ménage, Corneille, Andry de Boisregard), on voit que le binome arcenal, arsenal est en quelque sorte neutralisé par la note complémentaire quelques-uns disent aussi..., introduisant, même avec une relative restriction, une limitation d'usage (cf. outre l'emploi de aussi, la différence de nuance entre plusieurs et quelques-uns); il n'est peut-être pas innocent de constater que la mention de la forme arcenac rappelle le choix de G. Ménage (Observations sur la Langue Françoise, 1675, Ch. 11, p. 24) confirmé par Thomas Corneille (Notes, 1687, T. II, p. 807), ce qu'infirme Andry de Boisregard (1692, p. 65) qui retient la forme arsenal.

    L'exemple de l'article CHEOIR / CHOIR nous permet de compléter notre analyse précédente par quatre séries de remarques:
  • cohérence fonctionnelle apparente des doubles-vedettes de la famille en dépit de contre-exemples;
  • curiosités d'incohérences paradigmatiques aisément repérables (tendances opposées: cf. les occurrences de la forme decheu non formalisée en vedette; cf. les 9 occurrences de cheute contre 2 chute et 3 chûte);
  • variantes pures d'accentuation ou implicite fonctionnel de micro-systèmes (/-üe, mais imprévûë); s.v. CHEOIR, les occurrences de la graphie ancienne cheute ne correspondent qu'à des singuliers;
  • les oublis: le simple choir n'est pas défini et c'est l'exemple qui tient alors lieu de définition; on ne trouve dans l'article aucune occurrence du participe régulier conforme à la forme mise en vedette. 4.3. Les mots avec tréma

    La troisième partie de la Figure 3 illustre la non-maîtrise par les académiciens du tréma, dont la place peut varier. Dans l'article ORGUEIL le mot orgueil est donné 13 fois, toujours sans tréma; c'est aussi la forme la plus fréquente ailleurs, mais on rencontre également des occurrences avec tréma: tantôt sur le u, tantôt sur le e, tantôt sur le i. En revanche dans les deux articles QUEUE, seule le vedette ne porte pas de tréma; dans le reste des deux articles, le tréma est tantôt porté par de deuxième u, tantôt par le deuxième e [4]. Nous prendrons un troisième exemple de mots avec/sans tréma dans le micro-article CHÛTE (s.v. CHEOIR -- cf. ci-dessus), où on trouve l'alinéa suivant contenant trois graphies différentes pour le mot feuille: "On appelle, La chute des feüilles, La saison où les feuilles tombent. Il mourut à la chute des feueilles." D'après nos statistiques, la distribution des fréquences des différentes graphies de feuille dans l'ensemble du texte est la suivante: feueilles (1), feuille (54), feüille (43), feuilles (55), feuïlles (1), feüilles (82), fueille (3), füeille (1), fueille (8), füeilles (1).

    Il est parfois délicat d'évaluer l'aléatoire pur ou l'embryon de système non théorisé, donc implicite, déductible de la seule lecture des formes: cf. s.v. CHEOIR l'opposition entre le micro-systéme chû, -üe et l'occurrence de imprevûë.

    4.4. L'implicite de certains aspects de l'organisation du discours dictionnairique: les renvois et les parenthèses modalisatrices

    4.4.1. Les renvois: l'exemple du mot canif est significatif, puisque la vedette GANIF suivie d'un renvoi à CANIF reconnaît implicitement l'existence conjointe des deux graphies assorties des deux prononciations, ce qui correspond à une des typologies de fonctionnement des doubles vedettes:

    Sous le contraste entre ces deux graphies se profile une discussion linguistique dont on trouve des échos plus ou moins explicites dans d'autres dictionnaires et un commentaire chez Ménage (cf. pour l'opposition entre les graphies et prononciations g/c, Ménage, ObLF, 1675, Ch. 241, p. 468: gangreine, cangreine; cannif, gannif; second, segond; secret, segret; secretaire, segretaire).

    4.4.2. Les parenthèses modalisatrices permettent d'une facon similaire d'introduire un double discours sur le mot (le fonctionnement de ces parenthèses est varié et inégalement réparti sur l'ensemble du dictionnaire).

    Cet exemple nous permet de rappeler l'intérêt des grammairiens pour ces questions de prononciations: par exemple pour ce mot, G. Ménage veut harmoniser graphie et prononciation cangreine, en dépit de l'étymologie grecque qui pourrait justifier la forme en g (ObLF, 1675-6, t. II, ch. 241, p. 468); Th. Corneille se fondant sur son audition ne traite que la prononciation et retient la forme cangrene (Notes, 1687, p. 587).

    Dans ces deux exemples, qui, du point de vue typologique et fonctionnel, pourraient figurer sous forme de doubles-vedettes alternatives, il est important de relever les variantes de formulations d'indéfinis: nous avons déjà signalé le sens implicite de la forme on dans les dictionnaires, en particulier dans le DAF [5], où l'indéfini correspond à des auteurs qu'il est exclu de nommer en vertu des principes de rédaction du dictionnaire. Une étude est en cours sur la (les) significations implicites éventuelles de plusieurs et quelques-uns dans la première édition du DAF.

    5. Quelques aspects de l'implicite grammatical concernant les marques de genre et de nombre

    5.1. Le genre

    5.1.1. Le féminin chez "Ces Messieurs": le féminin virtuel

    elle/il de personne sujet d'exemple (d'après la Base Académie Échantillon, version de novembre 1994):

  • Éditions 1-8: elle 36; il 1035
  • Première édition (1694): elle 1; il 112

    L'alinéa suivant, pris dans l'article AME, est caractéristique de la démarche du DAF:

    La virtualité (exclusion?) de la femme est renforcée par une lecture de l'article CONSCIENCE: 5.1.2. Le féminin elliptique

  • Texte imprimé: "ABSENT, ENTE. Adj.". Le cerveau humain interprète: "absent, adjectif masculin; absente, adjectif féminin".
  • Texte électronique (1): "ABSENT, ENTE. Adj.". Pour la machine, et donc pour l'utilisateur du texte, le féminin absente a disparu. C'est malheureusement la pratique courante des dictionnaires rétroconvertis.
  • Texte électronique (2): "ABSENT, [ABS]ENTE. Adj.". Le logiciel de recherche de la machine trouve: absent et absente. C'est la pratique du DAF 1694 informatisé.

    5.1.3. Le masculin illusoire

    Délicieuse ironie de la vedette qui donne le masculin au complet et le féminin sous forme tronquée.

    5.2. Le nombre

    5.2.1. Question d'usages reconnus: l'exemple de gemeau qui n'est employé qu'au pluriel.

    (Cf. Th. Corneille, Notes, T. II, p. 759.)

    5.2.2. Usage implicite?

    Quand on consulte certains articles du DAF, il n'est pas inintéressant de se rappeler que le dictionnaire s'adressait en particulier à deux publics, celui des étrangers souhaitant apprendre le français, celui des Français souhaitant éclaircir leurs doutes sur la langue. Si l'on se place dans la première catégorie, en consultant l'article GENOUIL, on constate que la forme ancienne genoüil correspond en majeure partie aux exemples donnés au singulier, la forme genou(x) étant réservée aux occurrences de pluriel (7 genoüil [7], 15 genoux, 1 genou). Que penser de la pertinence pédagogique de ce genre d'exemples?

    * * * * *

    Il va de soi que ces quelques réflexions ne valent aujourd'hui qu'à titre d'exemples d'analyses qu'il faudra mener systématiquement pour l'ensemble des faits linguistiques intéressant le dictionnaire. Nous devons préciser que nous n'avons pu consulter la base en plein texte que depuis quelques semaines et que, si le texte est déjà disponible sur Internet pour les interrogations par vedettes, il ne le sera en plein texte que dans quelque temps et sur abonnement à ARTFL. Un travail de synthèse sur cette première édition est en cours et sera publié en double version électronique et imprimée, ce qui offrira à la fois un outil hypertextuel associé au texte du dictionnaire et une présentation des fonctionnements caractéristiques d'une oeuvre méconnue.


    Notes

    [1] À l'Institut de France en novembre 1994 lors du Colloque du tricentenaire du Dictionnaire de l'Académie française: voir T.R. Wooldridge, "Projet d'informatisation du Dictionnaire de l'Académie (1694-1935)" in Le Dictionnaire de l'Académie française et la lexicographie institutionnelle européenne (Actes éd. par B. Quemada & J. Pruvost), Paris: Champion, 1998: 309-320; version abrégée en ligne.

    [2] Cf. I. Leroy-Turcan, "Introduction à l'étude du discours grammatical dans la premiére édition du DAF, 1694", in l'Information grammaticale, 78: 28-38.

    [3] Sic. Le texte devrait se lire: "Il signifie aussi, Estat de ce qui est tombé, Il n'est pas encore gueri de sa chûte.".

    [4] Cf. T.R. Wooldridge, "Les graphies du Thresor de la langue françoyse", in Cahiers de lexicologie, 66 (1995), p. 55-66.

    [5] Cf. I. Leroy-Turcan, in Actes du tricentenaire de l'Académie française: 89-109 (cf. note 1).

    [6] Notre critique implicite ne relève pas d'un féminisme anachronique mais du constat d'un contraste frappant entre la pratique du DAF et celle d'autres dictionnaires anciens, comme le Thresor de Nicot (1606), ouvrage de référence qui comptait parmi les outils de travail de l'Académie (cf. Furetière, Factums et Beaulieux, Histoire de la gestation de la première édition du Dictionnaire de l'Académie). Ainsi, par exemple, on lit dans le Thresor: "Braue, com. gen. penac. Est dit celuy ou celle qui s'habille pompeusement"; "Accusateur, m. acut. Celuy qui accuse & defere aucun", "Accusatrice, f. penac. Celle qui accuse".

    [7] Sur l'exemplaire que nous avons consulté, il n'y a pas de tréma visible sur le mot genouil/genoüil dans le premier exemple d'emploi, ce qui ne veut pas dire qu'un tréma n'ait pas été imprimé.