Penser l'épidémie Covid-19

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Débattons, mais n'oublions pas que...

Éric Guichard

28 avril 2020

Ce texte reprend celui qui fut ajouté à partir du 28 avril dans la version pdf du journal.

Sommaire

1  Le coronavirus tue

2  Critique et mesure

3  Vers l'anthropologie

L'épidémie est une affaire « sérieuse », tout comme l'exercice de la critique.

1  Le coronavirus tue

  1. Ce virus est contagieux, toute personne contaminée expose ses voisins (des membres de sa famille à l'ambulancier) à un risque de mortalité conséquent, il n'y a pas de remède à ce jour. En bref, la pandémie actuelle n'est pas à prendre à la légère, et toute explication complotiste est à rejeter;
  2. il n'y a à ce jour pas de vaccin ni de solution thérapeutique efficace;
  3. quand le coronavirus (ou plus précisément le virus SARS-CoV-2, ou encore la covid-19, pour le nom de la maladie qu'il génère) ne tue pas, il peut faire grandement souffrir (rappel: 15 % de cas sévères, 5 % des cas nécessitent des soins intensifs) ou laisser des handicaps sévères;
  4. le corps médical est hautement exposé face à cette épidémie. D'autant que les hôpitaux (en France) manquent grandement de moyens.

Par ailleurs

  1. Les raisonnements fondés sur un dépistage ne sont pas si simples (cf. l'introduction). Mon propos n'est pas de les rejeter (la qualité de l'information sur un phénomène accroît les possibilités de le comprendre et de le juguler, cf. l'Allemagne), mais de rappeler l'intérêt d'entendre les spécialistes sur ce point (types de dépistage, variété des méthodes employées selon les pays, etc.);
  2. sa dangerosité ne se compare pas à celle de la grippe. La grippe est responsable de 300 000 à 700 000 morts par an dans le monde, d'environ 10 000 à 15 000 par an en France; certes, en termes de morts, ce virus semblait, jusqu'à la fin mars (en France) ne pas tuer plus que la grippe. Mais c'est désormais faux; d'autre part et surtout, des statistiques sorties de leur contexte ne sont pas comparables (cf. plus bas).
En bref, les analyses des épidémiologistes et des statisticiens méritent d'être écoutées.


Pour rappel, dans le contexte d'une étude internationale comparative, le nombre officiel de décès n'est que le moins mauvais indicateur du total des décès directs du coronavirus, et des décès indirects.

2  Critique et mesure

  1. Les graphiques précédents l'ont montré, toute information chiffrée peut être traduite de façons différentes. Par exemple, le nombre de décès quotidiens exprime mieux une tendance que le total des décès par pays, dont le graphique se réduit à une exponentielle vertigineuse;
  2. évitons les procès d'intention. Nous pouvons nous demander pourquoi les médias ne se soient emparés d'une telle variable qu'après le 5 ou le 10 avril. Je propose que nous adressions cette question à nous-même: interrogeons nos difficultés (personnelles, collectives) à prendre à bras-le-corps des informations chiffrées. Je doute que ces agrégats numériques élémentaires (total des décès) nous aient vraiment choqués avant le 10-12 mars. Pour le dire autrement, n'incriminons pas à autrui des erreurs de jugement, des aveuglements ou des effets de sidération auxquels nous avons souscrit, même si nous les avons abandonnés avant d'autres;
  3. j'ai eu, comme d'autres, l'idée de rapporter le nombre de morts à la population. Avouons-le, c'est d'une simplicité accomplie. Pour autant, j'ai été effrayé quand j'ai vu, le 25 mars, l'Espagne déborder l'Italie, avec cette statistique. Et sans ce ratio, je n'aurais jamais vu la forme de la pandémie en Belgique, qui double celle de la France (avec ou malgré la comptabilité spécifique de ce petit pays). Pourtant, nos sources d'informations évoquent rarement ces rapports. Faut-il les critiquer ou nous interroger encore sur notre faible capacité collective à « lire » les amas de chiffres?

C'est l'objet de ce journal, majoritairement édité sous forme web (html) depuis le 17 mai: rappeler que notre pensée critique ne peut se déployer sans une relation, non pas érudite ou spécialisée au nombre, mais « confortable » à ce dernier, en l'intégrant à toutes les « recettes » que nous déployons pour survivre. En ces temps difficiles, certains d'entre apprennent à faire du pain, pratiquent le yoga. Autant de techniques, sur lesquelles M. Mauss et G. G. Granger nous éclairent. Pour ce dernier, ce que nous appelons « pensée » relève essentiellement du calcul: d'opérations machinales. Pourquoi effectuons-nous si peu avec la pensée les exercices que nous faisons volontiers avec nos mains, notre corps?

Cette question ouvre sur une autre. À chaque fois que nous utilisons un nombre pour étayer un raisonnement, pourquoi ne pas vérifier qu'il n'est pas sorti de son contexte, comme je l'évoquais auparavant? Pourquoi faisons nous confiance à des chiffres sans les situer dans leur histoire, sans en refaire la généalogie?

Ensuite, nous pourrons débattre: des décès dûs au paludisme, à la faim, de la mortalité parisienne suite à la canicule de 2003, etc. Aussi sereinement que possible, en faisant cet effort épistémologique (en fait rationnel) de bien préciser les articulations entre modèles mathématiques, relevés statistiques, modèles de société et contingences politiques.

3  Vers l'anthropologie

Ces interrogations sur des acceptations, refus, habitudes en matière de techniques du corps et de l'intellect, sur des généalogies admises dans le monde des idées, moins pratiquées dans celui des chiffres, alimentent l'hypothèse de variations proprement culturelles: de valeurs, qui s'entrelacent avec des rationalités; de combinaisons complexes entre affects, croyances et volonté de les dépasser, quitte à les déconstruire.

Cela nous mène à un autre objet: notre angoisse ou sensibilité au nombre de morts consécutifs à une pandémie. La chose n'est pas simple à énoncer et commence à être débattue, en sollicitant les notions de risque, de danger, et l'histoire des mentalités. Évitons ici de comparer la grippe et la covid-19, en nous focalisant sur la tolérance d'une société face à ses morts. Officiellement, 30 000 personnes sont mortes en France de la grippe dite de « Hong-Kong » entre décembre 1969 et janvier 1970. La réaction de l'État fut faible, comme celle des citoyens.

La question n'est pas « comment se fait-il que, dès la mi-mars, tous les Français ont été inquiets de la pandémie actuelle? » alors qu'ils l'étaient moins les décennies passées, mais « comment se fait-il que, dans tous les pays du monde, nous soyons inquiets de la pandémie actuelle? ». Au-delà des débats utiles sur le rôle des médias, de la mondialisation, de notre focalisation sur l'instant, je m'avoue surpris de l'évolution temporelle de notre sensibilité au nombre de morts d'une épidémie (elle diffère de celle des années 1950) et, en même temps, de son caractère mondial.

Puisque nous ne pouvons croire que nous sommes tous manipulés, nous devons admettre que nous sommes tous pareils: Chinois, Français, Américains, etc., nous sommes tous abasourdis par l'advenue incompréhensible de quelques dizaines de milliers de décès. Un universalisme est-il en train de se déployer? Est-il de nature anthropologique? Il ne semble pas que fondé sur des valeurs morales (le coût d'un mort), sinon il se serait déjà manifesté: cf. les dizaines de milliers de morts récents sur le pourtour méditerranéen et ailleurs.

Je voudrais profiter de cette hypothèse (dont je reconnais le caractère fragile et encore mal énoncé) pour nous inviter à nous montrer solidaires de nos gouvernants, avant de les critiquer. Certes, ils peuvent obéir à leurs lobbies préférés, rester fidèles à leurs doxa, voire jouer la carte de la « comm » pour maximiser leur pouvoir ou leur image (ou simplement obéir sans recul à cette loi communicationnelle si efficace dans les pays que nous connaissons bien). Mais cette hypothèse ne peut être qu'une piste de réflexion parmi tant d'autres. Car d'une part « l'État, c'est (aussi) nous », tant au plan des représentations culturelles (il ne représente pas le même horizon pour une Camerounaise, un Chinois ou une Américaine) qu'au plan des responsabilités: d'électeurs, de chercheurs, etc.

Pour le dire autrement, le « eux les gouvernants / nous les dominés » renvoie à une dichotomie qui mérite d'être dépassée (ce que font d'ailleurs les sciences sociales), même si nos expériences quotidiennes ne nous y invitent pas toujours. D'autre part, cette sensibilité, cette inquiétude face au nombre de morts, à la pandémie, sont universelles au sens où elles transcendent les catégories qui nous servent de repère: les classes sociales; que nous soyons au plus bas ou au plus haut niveau du pouvoir, nous les partageons. Autant donc nous montrer vraiment solidaires: de tous, envers tous, y compris des personnes dont les pratiques nous semblent opportunistes, dont les raisonnements nous semblent fragiles ou malhonnêtes. Partageons nos savoirs, nos expériences, nos analyses. Ces échanges seront assurément féconds. Partageons aussi les moyens d'accès à ces savoirs et débats, quitte à réinvestir dans nos systèmes éducatifs: il ne faudrait pas que ces échanges se limitent aux réseaux de personnes qui savent lire et écrire à tous les sens du terme: commenter, comparer, critiquer.

Pour les lignes qui suivent, je sais que mes formulations sont encore insatisfaisantes. Mais je voudrais raisonner gouvernementalité plus que gouvernement (actuel ou récent): comment s'articulent modélisation (certes efficace et prometteuse) et décisions politiques qui instaurent un confinement de tous? Les modèles (recherche du fameux R0 inclus) supposent une relative uniformité de nos pratiques sociales: pourtant nos circulations et nos rencontres ne sont pas les mêmes, selon que nous soyons dans le métro ou sur les plages de la Manche, que nous ayons 16 ou 80 ans. En Dordogne, le taux de décès cumulé entre les 1 mars et 6 avril 2020 a baissé de 11% face au même taux de la même période l'an dernier (source: https://www.insee.fr/fr/information/4470857, merci à Maud Ingarao pour ce lien). Ce que le Premier ministre français semble avoir compris le 28 avril.

Quels imaginaires poussent nos gouvernants à imposer à tous les mêmes contraintes (nuancées à la marge: en termes de distance minimale ou de durée de sortie) et à refuser globalement (sinon tardivement pour la France) des stratégies géographiquement différenciées? Celui de la quarantaine (https://fr.wikipedia.org/wiki/Quarantaine), apparu quand les probabilités n'étaient pas concevables? Celui de la démocratie (les mêmes contraintes s'appliquent à tous et toutes, car nous sommes égaux en droit)? Celui du management des individus, réduits à des billes aux déplacements aléatoires? Faut-il en sus tenir compte des histoires nationales (centralisme en France, fédéralisme en Allemagne) pour comprendre les réactions gouvernementales face au SARS-CoV-2?

Reste un dernier paradoxe: pourquoi (à l'exception de la Suède, et dans une moindre mesure, de l'Allemagne et des Pays-Bas) les gouvernements européens adoptent-ils la même stratégie alors que nous étudions si peu ce qui advient dans les pays voisins? Apparaît ici un mélange de mimétisme et de nombrilisme qui me semble mériter réflexion.

Saurions-nous élucider cette circulation entre imaginaires historiques, résultats des modélisations les plus modernes et contraintes logistiques (manque de masques, de tests, de personnel hospitalier, de lits)?

Saurions-nous démêler l'écheveau de ces rationalités qui s'emboîtent, s'entrechoquent sans que nous sachions expliquer leurs articulations, leur dépendances ou prévalences? Pouvons-nous tirer parti de cette expérience douloureuse pour penser le plus collectivement possible le lien entre menace et liberté, entre histoire, science et imaginaires politiques? Sinon pour faire advenir de nouveaux savoirs, qui seraient autant de passerelles entre les anciens?

*


Ce journal s'améliorera grâce à tous les échanges que nous pouvons avoir: entre les personnes de sensibilités, de cultures, de rapport au savoir différents; et aussi analogues. Je remercie déjà celles qui m'ont aidé sur ces points, je pense que nous pouvons, avec sérénité, prolonger ce travail, déjà entamé par de nombreux autres.

Cela se fera en analysant le plus rationnellement possible les données qui nous sont accessibles (enfin moins rares au 18 mai), quels qu'en soient les biais, en les complétant de savoirs et de témoignages, sachant que notre raison collective peut atteindre les plus riches d'entre nous, les plus pauvres, les plus érudits comme les plus incultes, les plus honnêtes comme les plus malfaisants. Il n'y a là ni optimisme ni pessimisme: simple volonté de savoir, de comprendre, d'anticiper, de réparer, avec la certitude que le dialogue et l'écoute en sont les meilleurs ferments, en ces temps où nos fragilités sanitaires, sociales, rationnelles d'humains nous apparaissent évidentes.

Un réseau est en cours de constitution autour des thématiques de ce journal. En un mot: Welcome!
Cf. l'appel et les autres pages du site.


Page créée le 28 avril 2020, modifiée le 18 mai 2020