NEF - Le Livre 010101 de Marie Lebert - Enquête

Le Livre 010101: Enquête (2001)
7. Le livre numérique se généralise

Ce chapitre traite du livre numérique, défini ici comme étant la version numérisée d'un livre. Le chapitre suivant traite du livre électronique, appareil de lecture permettant de lire à l'écran des livres numériques.

7.1. Les différents formats
7.2. Une vente assurée à la fois par les éditeurs et les libraires
7.3. Quelques commentaires


7.1. Les différents formats

Les années 1999 et 2000 sont marquées par la prolifération des formats de livres numériques: PDF (portable document format), OeB (open ebook), Microsoft Reader, Glassbook Reader, Gemstar Reader, HTML (hypertext markup language), XML (extensible markup language), texte (.txt), Word (.doc), etc. Inquiets pour l'avenir du livre numérique qui, à peine né, propose presque autant de formats que de titres, certains insistent sur l'intérêt - sinon la nécessité - d'un format unique. Depuis quelques mois, on observe un effort méritoire visant à développer les formats au sein de deux grandes familles, celle du PDF (développé par Adobe) et celle de l'OeB (utilisé notamment par Microsoft et Gemstar).

Premier-né, le format PDF (portable digital format), lisible à l'aide du logiciel Acrobat Reader, est longtemps considéré comme la norme internationale en matière de diffusion de documents électroniques. Ce format de fichier universel conserve les polices, le formatage, les couleurs et les images du document source, quelles que soient l'application et la plate-forme utilisées pour le créer. Compacts, les fichiers PDF peuvent être partagés, visualisés, parcourus et imprimés en conservant leur aspect d'origine.

Apparu en octobre 1998, l'OeB (open ebook) est un format basé sur l'HTML et le XML. La première version (1.0) de l'Open eBook Publication Structure (OEBPS) est disponible sur le web en septembre 1999. Elle a été remplacée en juillet 2001 par la version 1.0.1. Le format OeB est utilisé notamment par le Reader de Microsoft, le Gemstar eBook et le Mobipocket. Créé en janvier 2000, l'Open eBook Forum (OeBF) a pour tâche de développer et de promouvoir l'Open eBook (OeB) afin qu'il devienne le standard majeur, sinon unique, de publication des livres numériques. Ce consortium international réunit plusieurs dizaines d'entreprises: des fabricants de livres électroniques, des éditeurs, des fabricants de logiciels et de matériels (dont Adobe), des libraires en ligne, etc.

En mars 2000, une première version du Microsoft Reader (qui utilise le format OeB) permet la lecture de livres sur les ordinateurs de poche. En août 2000, le Microsoft Reader est utilisable sur un ordinateur de bureau. Ses caractéristiques: un affichage à l'écran utilisant la technologie Cleartype, le choix de la taille des caractères, l'accès d'un clic à un dictionnaire (Merriam-Webster Dictionary) et la mémorisation des mots-clés pour des recherches ultérieures. Ce logiciel étant disponible gratuitement, Microsoft facture les éditeurs pour l'utilisation de la technologie correspondante et touche une commission sur chaque vente de livre numérique. Des partenariats sont aussitôt prévus avec les deux grands libraires en ligne, Barnes & Noble.com et Amazon.com, dans le cadre de l'ouverture prochaine de leurs librairies numériques (respectivement le 8 août et le 28 août 2000).

Face au Microsoft Reader, Adobe cherche à défendre la place de l'Acrobat Reader. En août 2000, la société annonce l'acquisition de Glassbook, qui développe des logiciels de distribution et d'affichage de livres numériques, en permettant l'automatisation de la chaîne de production pour les éditeurs, les libraires, les distributeurs et les bibliothèques. Adobe annonce également une extension de son partenariat avec Barnes & Noble.com, afin de proposer davantage de titres lisibles avec l'Acrobat Reader ou le Glassbook Reader. En janvier 2001, fort de l'expérience de Glassbook, Adobe annonce deux produits de distribution de livres numériques payants. Le premier est l'Acrobat eBook Reader, disponible en téléchargement gratuit, qui est un Acrobat intégrant la gestion des droits. Le deuxième, l'Acrobat Content Server for eBooks, est destiné aux éditeurs et distributeurs. Il s'agit d'un serveur de contenu assurant le conditionnement, la protection, la distribution et la vente sécurisée de livres numériques au format PDF. Il permet de gérer les droits d'un livre donné, selon les consignes données par le gestionnaire des droits, en autorisant ou non par exemple l'impression, le prêt, etc.


7.2. Une vente assurée à la fois par les éditeurs et les libraires

Si elle existe dès mai 1998, la vente de livres numériques se généralise à compter de l'automne 2000. Elle est effectuée soit directement par les éditeurs, soit par le biais des libraires, avec impression à la demande dans les deux cas. On voit apparaître les premières librairies numériques. Ces librairies, qui vendent des livres en version numérique, sont à distinguer des librairies en ligne, qui vendent des livres et autres produits culturels sur tous supports (imprimé, CD, CD-Rom, vidéo, DVD, etc.) sur l'internet.

Le livre commence aussi à se vendre "en pièces détachées". C'est notamment le cas dans la librairie numérique Numilog (voir 10.3) ou dans la librairie en ligne de l'OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), pour ne prendre que deux exemples. Réservé jusque-là aux manuels universitaires ou aux dossiers pour séminaires, colloques et conférences, le livre numérique / imprimé "à la carte", constitué de chapitres provenant de sources différentes, aborde lui aussi sa phase grand public.

Publiés en mai 1998 par 00h00.com, les premiers livres numériques commerciaux en langue française sont plusieurs grands classiques (Le Tour du monde en 80 jours, Colomba, Poil de carotte, Le Misanthrope, etc.), ainsi que deux inédits: Sur le bout de la langue, de Rouja Lazarova, et La Coupe est pleine, de Pierre Marmiesse. L'éditeur débute aussi des accords avec des éditeurs "classiques" pour publier certains de leurs titres en version numérique (par exemple Bill Gates et la saga Microsoft, de Daniel Ichbiah).

En mars 2000, Stephen King crée l'événement en distribuant sa nouvelle Riding The Bullet uniquement sur l'internet. Il est le premier auteur à succès à risquer un tel pari. 400.000 exemplaires sont téléchargés en vingt-quatre heures sur les sites des libraires en ligne qui la vendent (au prix de 2,50 $US, soit 2,65 euros). Suite à cette première expérience, il décide de se passer des services de Simon & Schuster, son éditeur habituel. Il crée un site web spécifique et, en juillet 2000, commence la publication en épisodes d'un roman, The Plant, en proposant un premier chapitre téléchargeable en plusieurs formats (PDF, OeB, HTML, texte, etc.) pour la somme de 1 $US (1,05 euros), avec paiement différé ou paiement immédiat sur le site d'Amazon.com. D'autres chapitres suivent. Mais cette deuxième expérience est beaucoup moins concluante. Le nombre de téléchargements et de paiements baisse de chapitre en chapitre. Fin novembre 2000, après la publication du sixième chapitre, l'auteur décide d'interrompre l'expérience pendant un an ou deux. Que l'expérience plaise ou non, le matraquage médiatique et les nombreuses critiques l'accompagnant contribuent à faire connaître le livre numérique chez les professionnels du livre et dans le grand public. D'autres auteurs de best-sellers, notamment Frederick Forsyth et Arturo Pérez-Reverte en Europe, se lancent dans des expériences numériques un peu différentes (voir 16.3).

A la même époque, durant l'été 2000, Simon & Schuster profite de la médiatisation de l'expérience de Stephen King pour se lancer dans l'aventure. Il décide de publier certains titres de Star Trek, série de science-fiction, en version numérique seulement, sans correspondant imprimé, et dans plusieurs formats. D'après l'éditeur, avec six titres vendus par minute, et quarante nouveaux titres publiés chaque année (en incluant les histoires et récits basés sur les séries télévisées et les films), Star Trek serait la série la plus vendue au monde. Le premier titre numérique, The Belly of the Beast, de Dean Wesley Smith, est disponible en août 2000 pour 5 $US (5,30 euros). D'autres éditeurs lui emboîtent le pas: Random House, IDG Books, South-Western, etc.

Autre exemple dans le monde francophone, en octobre 2000, les PUF (Presses universitaires de France) annoncent la parution de quatre nouveaux titres simultanément en version numérique et en version imprimée. Trois titres ont trait à l'internet: La presse sur internet, de Charles de Laubier, La science et son information à l'heure d'internet, de Gilbert Varet et Internet et nos fondamentaux (paru en novembre), écrit par un collectif d'auteurs. Le quatrième titre, HyperNietzsche, publié sous la direction de Paolo d'Iorio dans la collection "écritures électroniques", est disponible dans son intégralité sur le site des PUF.

En novembre 2000, pour convertir les auteurs qu'il publie à ce nouveau format, Random House, premier éditeur mondial de livres en langue anglaise, annonce que ses auteurs recevront 50% des bénéfices nets réalisés sur la vente de leurs livres numériques, au lieu des 15% habituels. Dans un communiqué en date du 1er novembre 2000 (cité par l'AFP), Erik Enggstrom, son PDG, explique: "Notre nouvelle politique en matière de droits d'auteurs sur les livres électroniques montre que Random House s'engage à mettre en place ce nouveau format en partenariat avec ses auteurs et d'une manière telle qu'il leur permette d'augmenter leur lectorat." C'est la première fois qu'une maison d'édition traditionnelle de réputation internationale propose un contrat de ce type. Des éditeurs électroniques lancent également cette formule, comme Online Originals (Londres) qui, à la même époque, commence à publier Quintet, la première série uniquement électronique de Frederick Forsyth, maître anglais du thriller.

En janvier 2001, Barnes & Noble - qui est non seulement une chaîne de librairies doublée d'une librairie en ligne (en partenariat avec Bertelsmann pour cette dernière) mais aussi un éditeur de livres classiques et illustrés - se lance dans l'édition numérique en créant Barnes & Noble Digital. Pour attirer les auteurs, Barnes & Noble Digital propose de leur verser 35% du prix de vente des livres numériques vendus sur son site et sur les sites affiliés, un pourcentage nettement supérieur aux droits versés par les autres éditeurs en ligne (qui, après avoir été de 15% à l'origine, serait début 2001 de 25% en moyenne). L'opération vise d'abord à attirer les auteurs de best-sellers désireux de passer au format électronique. L'éditeur commence aussi la publication numérique de titres tombés dans le domaine public.

En avril 2001, Adobe, fort de son nouveau logiciel Acrobat eBook Reader, qui permet d'intégrer la gestion des droits, annonce un partenariat avec Amazon.com pour la mise en vente de 2.000 livres numériques: titres de grands éditeurs américains, dont Simon & Schuster, guides de voyages, ouvrages pour enfants, etc. L'offre, qui débute dans la maison-mère, doit être étendue courant 2001 aux filiales d'Amazon en Europe et au Japon.

Comme on vient de le voir dans ces lignes, le nombre de livres numériques est sans proportion avec celui des livres imprimés. "Le volume de titres disponibles à ce jour en format de lecture à l'écran est ridicule par rapport aux quelques 600.000 titres existant en français, indique en février 2001 Denis Zwirn, PDG de la librairie numérique Numilog. Mais ceci ne devrait plus être le cas d'ici deux ou trois ans. Nombre d'éditeurs numérisent maintenant leurs fonds. Ceux qui en ont les moyens le font à la vitesse grand V. Les éditeurs (de logiciels et de livres) et les libraires qui ont pignon sur rue sont désormais soucieux de ne pas rater un marché naissant qui devrait connaître une forte expansion dans les prochaines années.


7.3. Quelques commentaires

Le livre numérique entraîne scepticisme ou curiosité chez les professionnels du livre. Il lui reste à faire ses preuves. Voici quelques réactions. D'autres opinions sont exposées dans le chapitre consacré au livre électronique, appareil de lecture permettant de lire des livres numériques.

Jean-Paul, auteur multimédia: "Il a fallu inventer la hache de pierre avant de construire la Tour Eiffel. Le but des dinosaures industriels qui s'entretuent pour imposer leur format de livre électronique (appelé ici livre numérique, ndlr) est de détourner vers eux la partie rentable du contenu des bibliothèques (rebaptisé 'information'). Ils travaillent aussi pour nous, en contribuant à banalyser l'usage de l'hyperlien."

Philippe Loubière, traducteur littéraire et dramatique: "Mon opinion est assez réservée. La lecture sur écran est moins confortable que dans un livre traditionnel. Le seul intérêt (à long terme) serait, me semble-t-il, de trouver à l'état numérique des livres épuisés, lorsqu'on ne peut se rendre dans une bibliothèque."

Richard Chotin, professeur à l'ESA (Ecole supérieure des affaires) de Lille: "Il a une certaine utilité mais ne remplacera pas le livre papier, sauf à pouvoir le tirer ultérieurement si l'intérêt est grand."

Steven Krauwer, coordinateur d'ELSNET (European Network of Excellence in Human Language Technologies): "Il y a encore un long chemin à parcourir avant que la lecture sur écran soit aussi confortable que la lecture sur papier."

Henri Slettenhaar, professeur en technologies de la communication à la Webster University de Genève: "J'ai difficulté à croire que les gens sont prêts à lire sur un écran. En ce qui me concerne, je préfère de beaucoup toucher et lire un vrai livre."

Jacques Pataillot, conseiller en management dans la société Cap Gemini Ernst & Young: "Le plaisir de la lecture commence, pour moi, par une visite et une discussion avec le libraire spécialisé. Il se poursuit par la possession et la conservation du livre."

Tim McKenna, écrivain et philosophe: "Je ne pense pas que le livre numérique séduise vraiment les amoureux des livres. Si l'internet est un excellent moyen d'information, les livres ne se bornent pas à cela. Ceux qui aiment les livres ont une relation personnelle avec eux. Ils les relisent, notent leurs commentaires sur les pages, s'entretiennent avec eux. Tout comme le cybersexe ne remplacera jamais le fait d'aimer une femme, le livre numérique ne remplacera jamais la lecture d'un beau texte en version imprimée."

Zina Tucsnak, ingénieur d'études en informatique à l'ATILF (Analyse et traitements informatiques du lexique français): "L'e-book offre une combinaison d'opportunités : la digitalisation et l'internet. Les éditeurs apportent leur titres à tous les lecteurs du monde. C'est une nouvelle ère de la publication."

Bakayoko Bourahima, documentaliste à l'ENSEA (Ecole nationale supérieure de statistique et d'économie appliquée) d'Abidjan: "Il faut voir pour la suite comment le livre numérique se développera et quelles en seront surtout les incidences sur la production, la diffusion et la consommation du livre. A coup sûr cela va entraîner de profonds bouleversements dans l'industrie du livre, dans les métiers liés au livre, dans l'écriture, dans la lecture, etc."

Jean-Pierre Cloutier, auteur des Chroniques de Cybérie, chronique hebdomadaire des actualités de l'internet: "Dans l'édition du 28 juillet 1998 des Chroniques de Cybérie, je parlais du numéro 4 des Cahiers de médiologie ayant pour thème 'Les pouvoirs du papier', et aussi des premiers livres numériques. Force est de constater que, deux ans plus tard (en août 2000, date de l'entretien, ndlr), peu de choses ont évolué. D'abord, sur le plan technique, les nouvelles interfaces de lecture n'ont pas rempli leurs promesses sur le plan de la convivialité, de l'aisance et du confort, du plaisir de l'expérience de lire. D'autre part, les contenus proposés sont encore assez maigres. Je ne dis pas qu'il n'y a rien, mais c'est peu varié, et encore peu de grands titres qui permettraient des économies d'échelle. Oui, Stephen King a fait un pied de nez aux éditeurs et publié des oeuvres originales en ligne. Et alors? On peut difficilement, encore, parler d'une tendance. J'ai une théorie des forces qui animent et modifient la société, et qui se résume à classer les phénomènes en tendances fortes, courants porteurs et signaux faibles. Le livre électronique (appelé ici livre numérique, ndlr) ne répond pas encore aux critères de tendance forte. On perçoit des signaux faibles qui pourraient annoncer un courant porteur, mais on n'y est pas encore. Cependant, si et quand on y sera, ce sera un atout important pour les personnes qui souhaiteront s'auto-éditer, et le phénomène pourrait bouleverser le monde de l'édition traditionnelle."


Chapitre 8: Appareils de lecture
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© 2001 Marie Lebert